Des vidéos expliquant aux femmes africaines comment resserrer leur vagin pour "garder leur mari" récoltent des milliers de vues sur YouTube. Le rédacteur en chef des Observateurs de France 24 est parti en reportage au Sénégal pour demander aux femmes ce qu’elles en pensent. Voici le carnet de reportage de Derek Thomson :

"Pourquoi ces youtubeuses ne parlent-elles que du plaisir de l’homme ?"

Quand j’ai vu pour la première fois les vidéos de youtubeuses d’Afrique de l’Ouest comme Cameroun Diva, Amor Amour ou Nella Carine, j’ai été impressionné par leur humour, leur discours direct et leurs statistiques. Une vidéo de Cameroun Diva intitulée "Comment resserrer votre vagin en cinq minutes" récoltait plus de deux millions de vues. Une autre d’Amor Amour, "Comment redevenir vierge (resserrer votre vagin)" en avait plus de 700 000.

Voir notre reportage Ligne directe au Sénégal :

Les youtubeuses étaient claires sur le fait qu’elles parlaient de techniques pour resserrer le vagin et "se sentir" vierge à nouveau, pas pour recréer artificiellement l’hymen. Elles disaient que leurs techniques pouvaient aider les femmes après un accouchement et, par extension, aider à ce que leurs maris ne soient pas tentés par l’adultère. "Notre vagin est notre arme dans une relation", dit Amor Amour. "Prenez-en soin comme vous le faites avec un bébé. Ne faites pas les imbéciles, parce que c’est ce qui va faire rester votre homme."

J’étais inquiet et me demandais s’il était vraiment sûr – et efficace – de s’insérer du beurre de karité, de la poudre d’alun, de l’eau citronnée voire de la bière dans le vagin. Dans les commentaires, de nombreuses internautes partageaient mes inquiétudes, pointant de potentiels dangers. Mais d’autres remerciaient les youtubeuses pour leurs conseils et partageaient leurs propres "astuces".

Aucun des commentaires ne posaient deux autres questions qui me paraissaient essentielles : D’abord, pourquoi ces youtubeuses ne parlent que du plaisir des hommes, et pas de celui des femmes ? Ensuite, le resserrement du vagin est-elle vraiment la seule chose qui puisse préserver un mariage ?

Les Sénégalaises parlaient volontiers de polygamie

Je me suis rendu au Sénégal pour demander aux femmes si elles avaient déjà entendu parler d’astuces pour se resserrer le vagin, et ce qu’elles en pensaient. Mes collègues m’ont averti que la société sénégalaise était plus conservatrice que d’autres pays d’Afrique de l’Ouest et que, pendant le ramadan, les femmes seraient encore moins enclines à aborder des sujets si intimes.

Mais les femmes sénégalaises que j’ai rencontrées étaient aussi ouvertes et franches que les youtubeuses (qui venaient principalement de Côte d’Ivoire, du Cameroun ou de la RDC). Et ces femmes parlaient volontiers d’une préoccupation dans leur pays : la polygamie. Au Sénégal, 95 % de la population est musulmane et la polygamie est légale. À la fin de la trentaine ou de la quarantaine, les femmes voient souvent leur mari prendre une seconde femme plus jeune – même s’ils avaient convenu en se mariant qu’il s’agirait d’une union monogame.

"Quand nous parlons de resserrer le vagin, nous parlons de femmes mariées qui ont eu un ou plusieurs enfants", explique Aminatou Sar, qui gère la branche sénégalaise d’une ONG américaine. "Elles espèrent 'retrouver une nouvelle virginité' parce que rétrécir le vagin c’est sûrement en vue de continuer de faire plaisir à son mari … Mais il faut que l’homme apprenne à accepter que leurs femmes sont devenues mères".

Différentes conceptions du "jongué", l’art de séduction sénégalais

La blogueuse érotique Maria Diop Soumah estime que les vidéos s’appuient sur le manque de confiance en soi des femmes : "Si les femmes pensent qu’elles ne peuvent garder leur mari qu’avec leur vagin … elles vont faire quelque chose de stupide … comme utiliser des produits qui ne sont pas nécessairement sûrs".

 

Selon Maria Diop Soumah, les questions sur le resserement du vagin étaient les plus fréquentes sur le groupe Facebook "African’s Queendom", qui compte 18 000 membres. Elle estime que le concept sénégalais de "jongué" en est en partie responsable. "Le concept de jongué implique qu’une femme se lève le matin pour faire le petit-déjeuner de son mari. Elle lave ses vêtements, lave ses pieds et, quand la nuit tombe, elle va avoir une vie sexuelle totalement épanouie avec son mari, c’est-à-dire que sa vie à elle ne compte plus. Tout ce qui compte désormais c’est de faire plaisir à cet homme-là".


Ces produits vendus au Sénégal sont sensés resserrer le vagin, mais les médecins affirment qu’ils ne fonctionnent pas et qu’ils peuvent engendrer des problèmes de santé à long-terme, comme le cancer du vagin ou du col de l’utérus.

Le gynécologue Abdoulaye Diop confirme que les produits censés "resserrer" le vagin sont inefficaces et potentiellement "extrêmement dangereux".

Nous avons par ailleurs constaté que tout le monde ne partageait pas la même vision du "jongué" que Maria Diap Soumah.

Sur le marché HLM de Dakar, nous avons découvert des stands connus pour leurs "secrets de femmes" : caracos et sous-vêtements faits à la main avec de la ligne de pêche, des "bins-bins", ceintures parées de bijoux portées pendant l’amour, des encens et parfums pour séduire mais aussi des costumes moulants pour hommes, destinés à exciter les femmes. Au sud de la capitale, nous avons rencontré un groupe de jeunes femmes mariées qui avaient une vision différente du concept de "jongué".

"C’est aussi bien pour les hommes que pour les femmes", nous a dit l’une d’elles, Ndeye Ramatoulaye Diop, alors que ses amies acquiesçaient en riant. "Le plaisir est pour les deux, c’est entre deux personnes. Ça va dans les deux sens".