Observateurs

Si vous avez le vertige, ne regardez pas cette vidéo. Elle montre deux ouvriers en train d’installer des échafaudages sur un gratte-ciel de Kuala Lumpur, sans aucun harnais de sécurité. Elle circule depuis mi-mai sur les réseaux sociaux. Il n'est pas possible de savoir quand elle a été tournée, mais elle est révélatrice de l'absence totale de sécurité pour ces ouvriers, dont la vie semble n'avoir que peu de valeur pour leurs employeurs.

Malgré la dangerosité de la situation, ils utilisent des barres de métal légères comme ponts de fortunes, sans les attacher. Ils marchent sur ces barres pour atteindre différents endroits de l’échafaudage. Un seul faux pas aurait très certainement des conséquences fatales.

La vidéo a été publiée le 18 mai sur une page Facebook malaisienne et a depuis été visionnée plus de 38 millions de fois. La légende, en malaisien, est lapidaire : "pour gagner sa vie".
 
Où a-t-elle été filmée ?

Pour savoir où cette vidéo a été filmée, nous l’avons examinée en détail. Plusieurs bâtiments sont identifiables, comme les tours jumelles Petronas (visibles à 1’40) et l’hôtel Platinum (à 3’18), et nous ont permis de reconnaitre la ligne d’horizon de la capitale malaisienne : Kuala Lumpur. En s’attardant sur les détails des bâtiments voisins – notamment les trois ventilateurs géants en contrebas – nous avons identifié la localisation exacte du gratte-ciel en cours de construction. Il est situé sur la rue Jalan Ampang, à côté de la célèbre Sunday Tower.


Nous n’avons pas trouvé d’information sur cet immeuble en ligne et aucun des voisins que nous avons contactés n’était en mesure de nous dire qui en était le propriétaire. Néanmoins, les Observateurs malaisiens avec lesquels nous avons pu discuter ont raconté voir fréquemment des sites de construction où les règles élémentaires de sécurité n'étaient pas respectées.

La journaliste malaisienne Enra Mahyuni explique :

La vidéo ne montre rien qui ne sorte de l’ordinaire. L’absence de harnais, le mépris des règles de sécurité… C’est la norme en Malaisie.

La plupart des ouvriers du bâtiment ici viennent du Bangladesh, d'Indonésie, du Vietnam et de Birmanie. Le problème n’est pas qu’il n’y a pas de lois qui les protègent mais le fait que leur mise en application est négligée.

Un mort tous les deux jours

Selon les statistiques officielles du Département de la santé et de la sécurité au travail de Malaisie, 71 travailleurs ont été tués lors d’accidents du travail rien que sur ces deux derniers mois. Parmi eux, 32 étaient employés dans le secteur de la construction. Soit un mort tous les deux jours.

En Malaisie, le taux d’accidents du travail mortels est élevé et en augmentation. Les dernières statistiques, de 2016, montrent que le taux de mortalité atteignait 4,84 morts pour 100 000 travailleurs, alors qu’il était de 4,21 en 2014. Le taux moyen de mortalité à Singapour, pays voisin, est largement inférieur avec 1,2 morts par accident du travail pour 100 000 travailleurs, comme dans l’Union européenne où il atteint environ 1,5.

"S’ils se plaignent, leurs employeurs vont les licencier"

Charles Hector est un avocat malaisien et activiste pour les droits des travailleurs :

Nous avons besoin de meilleures loi sur la sécurité, mais le principal problème est qu’il faut pouvoir appliquer les lois et les standards qui existent déjà. La sécurité n’est pas une priorité pour le gouvernement.

Le gouvernement ne publie aucune statistique sur les inspections de sûreté au travail. Nous pouvons imaginer qu’il y a des pots-de-vin et de la corruption dans le milieu …

Il y a plus de 2 millions de travailleurs étrangers légaux en Malaisie, et selon certaines estimations, environ 5 millions de travailleurs étrangers sans-papiers. Charles Hector poursuit :
 
Ces travailleurs sans-papiers n’ont pas de droits. S’ils se plaignent, leurs employeurs vont les licencier. Ils ne peuvent pas poursuivre leurs patrons en justice – si ces travailleurs demandent justice, ils sont emprisonnés ou forcés de quitter le pays. Le système coopère donc indirectement avec les employeurs abusifs. Et l'absence de plainte implique que la situation sécuritaire ne progresse pas.

Même si un ouvrier meurt, rien n’arrive vraiment à l’entreprise - au pire, elle devra régler une amende. La plupart des décès sont simplement classés dans les "accidents industriels", un concept qui n’implique pas de faute de l’entreprise. Ils ne dépensent pas d’argent pour la sécurité puisque les amendes leur coûtent bien moins cher : il y a une armée d’ouvriers prêts à remplacer ceux qui ont été blessés ou qui sont morts.

Il est bien sûr illégal d’embaucher des travailleurs sans papiers, mais les employeurs le font parce que ça coûte moins cher, vu qu’ils ne payent pas de charges sociales. Les travailleurs en profitent également puisqu’ils ne payent pas de taxes [Selon les médias locaux, ils gagnent en moyenne 800 ringgit, soit 170 euros par mois. Le salaire mensuel médian en Malaisie est de 3 610 ringgit, soit 770 euros, NDLR].

La situation a empiré depuis 2006, quand une nouvelle loi a permis aux entreprises du secteur du bâtiment de faire appel à des sous-traitants pour la main d’œuvre, leur évitant de devoir employer eux-mêmes des ouvriers. Dès lors, si les travailleurs se plaignent de leurs conditions de travail, l’entreprise peut leur répondre : "Qui êtes-vous ? On ne vous connaît même pas." Si nous voulons améliorer la situation des travailleurs étrangers, nous devons d’abord abolir cette loi et obliger les entreprises à employer directement leurs ouvriers.

En 2010, l’organisation de défense des droits de l’Homme Amnesty International a publié un rapport détaillé sur les travailleurs migrants en Malaisie, pointant du doigt des abus comme la détention des passeports, la manipulation des salaires, le travail des enfants, le travail forcé et les conditions de travail dangereuses.