CHILI

Au Chili, "il est plus facile d’allaiter dans un cabaret que dans la rue"

"Au Chili, les femmes ne peuvent pas allaiter en public parce qu'il n'y a pas de loi pour les protéger", selon cette campagne. Crédit : Lactancia Libre.
"Au Chili, les femmes ne peuvent pas allaiter en public parce qu'il n'y a pas de loi pour les protéger", selon cette campagne. Crédit : Lactancia Libre.
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Avec un clip volontairement provocateur, des associations chiliennes ont décidé de mener campagne pour "l’allaitement libre". Elles dénoncent notamment la stigmatisation des femmes allaitant dans les espaces publics et demandent à ce que des lois soient mises en place pour les protéger.

Les bienfaits du lait maternel ne sont plus à prouver. L’Organisation mondiale de la santé en a même fait l’une de ses recommandations. Mais dans beaucoup de pays, donner le sein à un enfant à la vue de tous dans un parc ou dans un centre commercial est souvent mal vu. Au Chili, pour appeler à la "normalisation" de l’allaitement, les associations "Lactivismo Chile" et "Criamor" ont alors décidé de lancer une campagne choc à l’aide d’une agence de communication le 20 mars dernier.

Leur clip d’une minute, diffusé sur Youtube, met en scène des strip-teaseuses invitant toutes les mamans "cherchant un endroit sûr où allaiter" à venir dans leur club. "Ici au moins on peut montrer nos seins sans crainte", lance l’une d’elle. Sur un site dédié à l’opération de communication, les associations étayent de chiffres leur revendication. Selon elles, au Chili, près de 50 % des femmes se seraient déjà senties en "insécurité" alors qu’elles allaitaient en dehors de chez elle. Et plus de la majorité d’entre elles (60 %) ne seraient "pas à l’aise" à l’idée de nourrir leur enfant au sein en public.

"On retrouve cette hypocrisie dans la publicité : on ne s’inquiète pas particulièrement de voir des seins exhibés pour vendre des voitures ou des boissons alcoolisées !"

Notre Observatrice Claudia Pandelara est la fondatrice de l’ONG "Lactivismo Chile". Elle se félicite de la médiatisation de cette campagne à l’heure où cinq députées chiliennes ont déposé un projet de loi visant à verbaliser voire pénaliser les agressions contre les femmes allaitant dans l’espace public.

En 2014, un projet de loi pour défendre l’allaitement avait déjà été déposé au Congrès chilien mais n’avait jamais été traduit effectivement en loi. Lorsque nous avons appris que des députées allaient déposer un nouveau projet de loi, reprenant les bases de l’ancien en y ajoutant davantage de mesures de protection envers les femmes allaitantes, nous nous sommes dit qu’il fallait susciter un débat médiatique autour de la question. Si cela traîne dans les tiroirs depuis si longtemps, je pense que c’est en partie parce que le gouvernement n’avait pas fait face à une mobilisation de la société sur le sujet. Je suis persuadée que si on rend "viral" certains thèmes, on peut aboutir à un plus grand intérêt politique.

Le message de cette campagne met volontairement en avant l’hypocrisie de la société chilienne dans laquelle on n’est pas dérangé de voir des seins nus dans les cabarets mais où on peut aller jusqu’à insulter une femme qui allaite dans la rue en lui disant que c’est “immoral” ou en lui demandant de cacher son sein. On retrouve cette même hypocrisie dans la publicité : on ne s’inquiète pas particulièrement de voir des seins exhibés pour vendre des voitures ou des boissons alcoolisées ! Je suis très satisfaite de l’impact de notre campagne, qui a été diffusée sur plusieurs chaînes nationale et dans la presse internationale. Nous espérons maintenant que le nouveau projet de loi aura plus d’avenir que le précédent.

Le sujet de l’allaitement en public avait déjà été débattu dans la presse locale lorsqu’en février dernier est apparu sur les réseaux sociaux la vidéo d’une mère, Lissette Mardones, se faisant insulter par un homme alors qu’elle allaitait son enfant dans un centre commercial à Concepción.

Traduction de l'échange à partir de 0.19 : " - Moi, je ne te fais aucun mal - Ça c’est moche, mademoiselle - En quoi ça te regarde, ce que je suis en train de faire ? Je suis en train de donner le sein à mon bébé !"

Les images, d'abord publiées par une de ses amies, avaient été largement partagées sur les réseaux sociaux. En réaction, plusieurs associations de mères avaient alors organisé une “tétée de protestation” en face du centre commercial. Sur les réseaux sociaux, elles avaient relayé l’appel au rassemblement avec le hashtag #NoTeMetasConMisTetas (“Ne te mêles pas de mes nichons”).

 

"Parfois, dans les centres commerciaux, il y a des espaces destinés à l’allaitement, mais bien souvent ça va être près des toilettes"

Contactée par France 24, Lissette Mardones confirme les pressions qui pèsent sur les femmes qui allaitent en public au Chili.

Pour moi, le principal problème c’est qu’une partie de la société ne comprend pas qu’allaiter son enfant ce n’est pas faire de l’exhibitionnisme. Par exemple, il y a aussi des gens - hommes ou femmes - qui, dès lors qu’ils voient une femme allaiter, viennent lui demander de se couvrir le sein. Parfois, dans les centres commerciaux, il y a des espaces destinés à l’allaitement, mais bien souvent ça va être près des toilettes. Sauf que moi, personnellement, je ne mange pas dans la salle de bain. Donc c’est pareil pour mon enfant. Quand je décide du coup d’allaiter en public, il arrive régulièrement que des hommes me regardent avec insistance ou viennent me faire des remarques comme “est-ce que le bébé m’invite à manger ?”.

Je pense que toutes les campagnes de sensibilisation comme celle de “Lactancia Libre” sont les bienvenues, mais il ne faut pas les regarder avec un prisme masculin. Peu après mon agression, le gouvernement avait également fait une vidéo appelant à respecter les femmes qui allaitent que j’avais trouvée très bien faite. On y voyait une fillette qui n’était plus un bébé et je trouve ça important car s’il est compliqué de nourrir en public un tout petit bébé, nourrir un enfant qui a plus de six mois est encore plus mal perçu !

Il n’y pas qu’au Chili que les femmes revendiquent le droit d’allaiter en public sans être importunées. Le 15 mai dernier, des Kenyanes ont manifesté à Nairobi contre un restaurant qui a interdit à une femme d’allaiter son bébé devant les autres clients. Ces mouvements, qui sont apparus dans un premier temps aux États-Unis dans les années 50 avec notamment la création de la “La Leche League”, se retrouvent également en Europe, comme en France, en Angleterre ou encore au Danemark