ALGÉRIE

En Algérie, l’attaque d’un bus de joueurs de foot filmée de l’intérieur

Capture d'écran d'une vidéo, on l'on voit le bus du club algérie CABBA caillassé par des supproters adverses. Facebook.
Capture d'écran d'une vidéo, on l'on voit le bus du club algérie CABBA caillassé par des supproters adverses. Facebook.

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Les explosions de violence dans les stades en Algérie sont récurrentes. Il ne se passe pas une semaine sans qu’un match ne s'achève par un envahissement de terrain, ou une bataille rangée entre supporters. Cette tension atteint son paroxysme en fin de saison, lorsque des clubs jouent des matchs à fort enjeu pour la montée ou le maintien en première division. Dernier incident en date : vendredi 11 mai, les joueurs du Chabab Ahly Bordj Bou Arreridj (CABBA) ont été violemment pris à partie alors qu’ils étaient en déplacement dans la ville de Aïn M’lila pour la 29ème journée de ligue 2. Visés par une pluie de projectiles sur le chemin du stade, les membres du staff ont tout filmé depuis leur bus.

Le match devait se dérouler en l’absence des supporters, car deux semaines auparavant l'AS Aïn M'lila avait été sanctionné et contraint de jouer deux matchs à huis clos pour "des jets de projectiles dans les tribunes". Il n’empêche que les joueurs du CABBA ont passé un sale quart d’heure, avant qu’ils ne puissent atteindre le stade qui devait abriter le match. À l’entrée de la ville déjà, et malgré la présence d’une escorte policière, leur bus a été rapidement cerné par des jeunes en moto qui essayaient de lui barrer la route.

Un peu plus loin, on voit des jeunes en train de suivre le bus à pied en lançant des crachats et faisant des bras d’honneur aux joueurs calfeutrés derrière les vitres. Muni de matraques, des agents de police tentent de tenir les jeunes à distance, mais sans grande conviction, comme en témoignent ces images. À un moment, on entend le bruit d’une vitre qui se brise.

Tandis qu’il traverse les dernières rues qui le séparent du stade, le bus essuie une nouvelle volée d’injures et des jets de projectiles. Puis, on aperçoit aux abords du stade une foule de supporters de l’équipe adverse massés derrière des barrières de police, attendant les joueurs de pied ferme.

Sur ces images, on voit le bus devant le portail du stade. Les joueurs, sous le choc, filment les vitres cassées avec leurs téléphones. Des agents de police demandent au chauffeur du bus d’entrer dans stade, mais les joueurs protestent et les cris fusent : "On ne descendra pas du bus, on ne jouera pas ce match". Un des joueurs est légèrement blessé à la main.

Les joueurs ont fini par jouer le match, et ils ont perdu 0-2. Avec ce résultat, l’AS Aïn M’lia a pu valider sa montée en première division.

"La police a laissé faire les supporters, pour éviter de provoquer des violences encore plus graves"

Ce genre de débordement de violence, et la passivité des policiers face aux supporters déchainés, cela n’étonne pas du tout le sociologue algérien Nacer Djabi.

 

Il y a plusieurs raisons à cette tension extrême. Il faut d’abord savoir qu’il s’agissait d’un derby, les deux villes étant situées dans la même région du nord-est algérien. En plus, il y avait un enjeu très important car l’équipe qui gagnait était assurée d’accéder à la première division. L’entraîneur de Bordj Bou Arreridj est originaire de Aïn M’lila, et il a subi des pressions telles de la part des supporters qu’il a été contraint de donner sa démission quelques jours avant ce match.

Dans une grande ville comme Alger, il n’y a pas autant de tensions autour du football, même si celles-ci restent très présentes. C’est dans les villes algériennes moyennes que la pression est la plus importante. Dans ce genre de villes, il y a moins de loisirs, davantage de chômage, et les matches suscitent au sein de la population un sentiment d’appartenance très fort. Quand il y a des matches à enjeu, ce n’est pas seulement un noyau de supporters qui se mobilise, mais pratiquement toute la population.

Donc, lors du match entre Aïn M’lila et le CABBA, il y a eu une mobilisation générale de la ville pour faire perdre l’adversaire. Tout était permis pour intimider le club adverse. La police ne maîtrisait pas la situation. Elle a laissé faire les supporters, elle était totalement prise dans cette atmosphère. Elle a préféré laisser faire car elle ne pouvait pas se positionner contre une ville toute entière. Elle aurait sinon provoqué des violences encore plus graves. 

 

Le 13 avril dernier, des affrontements entre des supporters de la Jeunesse sportive de Kabylie (JSK) et le Mouloudia d’Alger (MCA), lors de la demi-finale de la coupe d’Algérie, avaient fait plus de 100 blessés. Au lendemain de cet incident, le ministère de l’Intérieur a annoncé que des mesures étaient à l’étude pour "en finir" avec ces violences récurrentes. Ces promesses laissent Nacer Djabi sceptiques :

Après les violences au mois d’avril, le ministère des Affaires religieuses avait annoncé que les imams étaient disposés à se rendre dans les stades pour donner des conseils aux supporters. Il y a quelques mois, ils avaient aussi proposé aux imams de faire des prêches pour dissuader les harraga [les candidats à l’immigration clandestine]. Les imams ne peuvent pas intervenir partout, pour régler tous les problèmes. Ça n’a pas de sens.

"Les autorités n’ont aucune solution sérieuse à proposer aux jeunes."

Cela prouve que la gestion politique et sportive est en échec Algérie. Que les autorités n’ont aucune solution sérieuse à proposer aux jeunes.

Ces 20 dernières années, elles ont encouragé la mobilisation de supporters au profil particulier : chômeurs, désœuvrés, marginaux. Elles ont transformé les matchs en défouloir pour ces jeunes, un lieu où ils peuvent vider leurs frustrations. C'est aussi un moyen de les tenir éloignés de la politique et d'empêcher qu'ils ne contestent l’ordre établi. 

Les autorités n’ont rien fait pour rendre les stades accessibles aux familles, aux femmes, aux personnes d’un certain âge. Absence de toilettes, de kiosques à sandwich, de zones pour les familles , etc.

Les responsables politiques sont aujourd’hui en train de payer ces choix. La violence est allée trop loin, et ils ne savent plus quoi faire pour endiguer ce phénomène.

Lors la saison 2017-2018, la police a indiqué avoir procédé à 830 arrestations. Quatre-vingt-treize personnes ont été arrêtées pour consommation de drogue et port d’armes blanches.

En août 2014, un attaquant camerounais de la JSK, Albert Ebossé, avait trouvé la mort après avoir reçu un projectile lancé depuis les tribunes.