Le 30 avril, la cour de justice compétente pour juger les affaires culturelles et médiatiques en Iran a ordonné à tous les opérateurs téléphoniques de bloquer l’accès à Telegram, l’une des applications de messagerie sécurisée les plus populaires, utilisée par 40 millions de personnes – soit la moitié de la population iranienne. Nos Observateurs iraniens racontent comment ils contournent la censure, mais aussi, les conséquences de cette décision pour eux.

En Iran, Facebook et Twitter sont déjà bloqués depuis une décennie. L’application de messagerie instantanée sur téléphone portable Telegram était devenue la combinaison de ces deux réseaux sociaux pour des millions d’Iraniens : disponible directement sur téléphone portable, elle permettait d’envoyer des messages écrits et audio à la famille et aux amis, de rejoindre des groupes d’intérêts commun, ou de s’abonner à des "chaînes" thématiques parlant de sport, de politique ou autre, permettant de recevoir directement des informations.

"Une plateforme pour les terroristes", selon la justice iranienne

Mais Telegram est dans le viseur des conservateurs iraniens : l’application est accusée de permettre l’organisation de manifestations, notamment celles qui ont eu lieu en décembre et janvier derniers.

Le 30 avril, une cour de justice de Téhéran spécialisée sur les affaires culturelles et médiatiques a donc décidé de censurer l’application "suite à de nombreuses actions en justice" estimant que l’application "perturbait l’unité nationale et était créatrice de désaccords dans la société". La cour a estimé que Telegram était "une plateforme de communication pour les terroristes", en référence au fait que l’application de messagerie chiffrée est utilisée par de nombreux jihadistes, ou encore que l’entreprise "refusait de coopérer avec les autorités iraniennes".

Le gouvernement iranien lance sa propre application

Une décision prévisible, puisque le gouvernement avait déjà bloqué Telegram le 30 décembre dernier, et ce pour un mois, deux jours seulement après les manifestations monstres qui ont éclaté dans le pays.

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Parallèlement, le gouvernement iranien a contre-attaqué en lançant sa propre application le 26 avril dernier : Soroush. Rien de différent par rapport à Telegram, sauf que de nombreux Iraniens craignent que celle-ci soit moins sécurisée, ou encore, que les conversations et contacts privés finissent dans les mains des services de renseignements iraniens.

Le Guide suprême iranien Ali Khamenei a fermé son propre compte Telegram pour passer sur Soroush. Les agences gouvernementales n’ont aujourd’hui plus le droit d’utiliser Telegram et doivent communiquer via cette nouvelle application.

"J'ai installé un VPN pour ma voisine âgée"

Sima (pseudonyme) a 35 ans. Elle est commerçante à Karaj, à 30 km de Téhéran. Comme beaucoup d’Iraniens, elle utilise un VPN, un réseau privé virtuel, pour contourner la censure. La cour de justice a pourtant ordonné de bloquer Telegram de façon à ce que même un VPN ne puisse pas s’y connecter… mais cela ne semble pas fonctionner, selon notre Observatrice.

Le 30 avril dernier, mon opérateur téléphonique a bloqué Telegram et je ne pouvais plus y avoir accès en 3G. Mais à la maison, mon fournisseur d’accès à Internet ne l’avait pas bloqué, donc je pouvais toujours y avoir accès en me connectant à mon wifi. Ce n’est que le lendemain, le 1er mai, que Telegram a aussi été bloqué via ma connexion Internet locale.

Ce n’est pas vraiment un problème pour moi : depuis des années, comme beaucoup d’Iraniens, j’utilise des VPN pour contourner la censure. Pour se connecter à Twitter, Facebook ou d’autres sites, nous avons besoin d’antiproxy. J’ai déjà un certain nombre de VPN différents sur mon téléphone. Mais cette fois, j’ai dû également en installer sur le téléphone de mon mari, qui n’est pas un geek comme moi, ainsi que pour ma mère, mon père et ma voisine âgée. Cette dernière m’a appelé pour me dire : "Ma chère, je n’ai plus accès à 'Mamlekateh' [une chaine d’information citoyenne, avec 350 000 abonnés, NDLR]. J’ai entendu qu’il existe quelque chose que tu mets sur ton téléphone, et ça marche de nouveau… "

Depuis que ça a été censuré, Telegram ressemble à une grande ville durant les vacances… Ce n’est pas vide, mais c’est calme. Dans un groupe de l’ensemble de ma famille, où il y a 19 personnes, nous sommes seulement deux à poster. En revanche, les groupes avec mes amis sont plus vivants, car la plupart sont à l’étranger ou savent comment configurer un VPN.

Aucune statistique permettant d’estimer l’impact général de la censure de Telegram n’a été communiquée. En revanche, le trafic sur cinq des chaînes les plus populaires en persan a diminué de 50 à 80 % un jour après le blocage de l’application. Selon plusieurs médias iraniens, le blocage de Telegram durant un mois en janvier avait réduit de 40 % les revenus des start-up iraniennes.


À gauche, une capture d'écran d'un compte Telegram normalement connecté. À droite, un compte Telegram tentant de se connecter à internet.

“Beaucoup de petits business qui dépendent de Telegram vont faire faillite”

Alireza Aghasi est le PDG de AdVentur, une start-up iranienne qui vend et analyse des publicités sur Telegram.

Avec Telegram, vous pouvez toucher des millions d’Iraniens. C’est bien plus efficace que des publicités sur des sites Web. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle nous avons lancé notre start-up en 2017. Nous publions les publicités de nos clients sur des chaînes avec lesquelles nous travaillons et faisons ensuite un rapport à nos clients sur l’efficacité de la publication.

Le premier impact de cette interdiction, c’est que beaucoup d’utilisateurs vont quitter Telegram. Notre plus grande crainte, c’est que le gouvernement n’interdise un jour aussi la publicité sur Telegram, auquel cas nous perdrions notre marché sur cette application. Avant les rumeurs sur l’interdiction, nous voyions notre activité grossir en moyenne de 70 à 80 % chaque mois.

"En janvier, nos revenus ont chuté de 30 % pendant deux mois"

Après l’interdiction du mois de janvier, nos revenus ont chuté de 30 % pendant deux mois. Depuis nous avions retrouvé une croissance mensuelle d’environ 50 %. Nous estimons que les dépenses totales en publicité sur Telegram en Iran sont autour de 70 millions de dollars chaque année [environ 58 millions d’euros]. Ça pourrait chuter de 81 % si l’interdiction se prolonge. Selon nos prévisions, 25 % des utilisateurs continueront d’avoir accès à Telegram, donc ça restera un marché important. Nous y resterons. Nous travaillons sur un plan B, il s’agirait de travailler plus sur Instagram.

Mais beaucoup de petits business qui dépendent de Telegram vont faire faillite. Selon nos études, 100 000 chaînes vendent des produits sur Telegram. Ces entreprises vont beaucoup souffrir, les plus petites ne faisaient pas assez d’argent pour se relancer sur une autre plateforme. Au final, nous estimons que 300 000 personnes vont se retrouver avec une activité en danger.