Depuis une semaine, le Nicaragua est secoué par d’importantes manifestations ayant fait au moins 34 morts. Des commerces ont également été pillés en parallèle, notamment à Managua, la capitale de ce petit État d’Amérique centrale. Mais au milieu de ce chaos, des images surprenantes ont été diffusées sur les réseaux sociaux, où l’on voit des habitants défendre des supermarchés contre les pillages : c’est ce qu’a fait notre Observateur.

Les premières manifestations ont éclaté le 18 avril, pour dénoncer une réforme des retraites visant à diminuer le montant des pensions de 5 % et à augmenter les cotisations des employeurs et des salariés.

Parallèlement aux manifestations, des pillages de boutiques, de marchés et de supermarchés se sont produits dans différentes villes, comme le montrent plusieurs vidéos publiées sur les réseaux sociaux.

En réaction, certains commerçants ont déplacé une partie de leurs marchandises vers des lieux plus sûrs, tandis que d’autres se sont armés pour dissuader les pilleurs. Plus surprenant, des habitants ont décidé de défendre certains supermarchés contre les pillages, comme le montrent là encore plusieurs vidéos.

"Non au pillage", crient les personnes dans cette vidéo tournée devant le supermarché "Monseñor Lezcano" de l’entreprise "La Colonia", à Managua, le week-end dernier.
 

Dans cette vidéo, des habitants rapportent des produits venant d’être emportés par les pilleurs au supermarché "La Sabana" de l’entreprise "La Colonia", à Managua, le week-end dernier.
 

Dans ce post Facebook, l’entreprise "La Colonia" – qui possède une vingtaine de supermarchés à Managua – remercie "particulièrement toutes les personnes l’ayant soutenue dans la défense des établissements ayant fait l’objet d’attaques ou ayant été attaqués."
 

Des habitants défendent ce supermarché "Maxi Palí" à Managua, toujours le week-end dernier.

 

"Nous avons créé un groupe WhatsApp pour voir comment nous défendre"

Kevin, 25 ans, vit dans le district IV, situé dans le nord de Managua. 

Samedi 21 avril, nous avons été informés dans la soirée que des supermarchés étaient pillés à Managua. Du coup, avec des amis et des voisins vivant dans mon quartier et les environs, nous avons créé un groupe WhatsApp pour discuter et voir comment nous défendre si cela devait se produire dans notre quartier. Cela nous semblait important, car nous voulons continuer à avoir à manger, surtout si la situation empire dans le pays.

Dès le dimanche, vers 8 h du matin, nous avons appris que des gens étaient arrivés avec une camionnette au supermarché "Oriental" de l'entreprise "Maxi Palí" – situé près de chez moi – et qu’ils essayaient d’entrer à l’intérieur. Avec les membres du groupe WhatsApp, nous nous sommes donc regroupés chez moi, avant de nous diriger là-bas. Nous étions 70 jeunes environ. Nous avons ramené des pierres, des battes ou encore des tubes, car nous savions que cela serait peut-être violent.

Là-bas, il y avait des gens un peu bizarres. Nous avons alors écrit "non au pillage" sur des papiers, que nous avons mis sur les grilles entourant le supermarché.


"Non au pillage", peut-on lire sur les grillages du supermarché "Oriental" de l'entreprise "Maxi Palí", à Managua. Vidéo tournée par notre Observateur le 22 avril.
 

"Il y a eu une bataille durant 20 minutes environ"

Ensuite, les gens que nous trouvions suspects ont commencé à jeter des pierres en direction de l’entrée du supermarché. Ils étaient 90 environ. Nous avons crié "non au pillage" et nous leur avons dit de partir.

Ils ont alors commencé à jeter des pierres dans notre direction, et nous avons répliqué : il y a eu une bataille durant 20 minutes environ. Ils ont fini par reculer, notamment car nous avons appelé des voisins et des amis en renfort.

Par ailleurs, des habitants d’un autre quartier sont arrivés avec un mortier artisanal et des armes à feu. Au début, nous nous demandions qui ils allaient soutenir, mais ils se sont rangés de notre côté. Ils ont tiré en l’air, donc les autres sont partis, en disant qu’ils reviendraient plus tard.


Des coups de feu ont été tirés autour du supermarché "Oriental" de l'entreprise "Maxi Palí", à Managua. Vidéo tournée par notre Observateur le 22 avril.
 

"Nous nous sommes organisés pour surveiller le supermarché, jusqu’à 5 h du matin"

Nous avons alors mis des pierres sur la route, pour empêcher la venue d’autres véhicules. Puis nous nous sommes organisés pour rester surveiller le supermarché, jusqu’à 5 h du matin. Vers 2 h du matin, il y a d’ailleurs eu une autre tentative de pillage.

Je ne sais pas qui étaient les gens qui ont tenté de s’en prendre au supermarché. Il s’agissait peut-être de simples délinquants. Mais je soupçonne aussi le gouvernement d’être derrière les pillages, notamment car il y a un poste de police tout près du "Maxi Pali" de mon quartier, mais les policiers ne sont pas intervenus lorsqu’il y a eu les affrontements dimanche.



Ce point de vue est partagé par une partie de l’opposition : elle estime que ce sont des groupes proches du gouvernement qui ont pillé les supermarchés pour faire croire qu’il s’agissait de manifestants – afin de les décrédibiliser et justifier ainsi la répression – ou encore pour mettre le secteur privé sous pression, ce dernier ayant soutenu les manifestants. Plusieurs articles mentionnent également la faible réactivité de la police pour lutter contre les pillages.

En outre, quelques vidéos montrant des policiers participant manifestement aux pillages ont circulé sur les réseaux sociaux, à l'image de celle ci-dessous, renforçant les soupçons évoqués précédemment.

Face à l’ampleur de la mobilisation, le président Daniel Ortega a finalement retiré le projet de réforme dès le 22 avril. Mais les manifestations ont tout de même continué pour dénoncer la violente répression des protestataires et les arrestations, de même que la détérioration des conditions de vie et la confiscation du pouvoir par Daniel Ortega, qui en est déjà à son quatrième mandat. Selon un bilan dressé le 25 avril par le Centre nicaraguayen des droits de l’Homme, 34 personnes ont été tuées depuis la semaine dernière, dont une majorité d’étudiants, et le bilan devrait encore s’alourdir.


Cet article a été écrit par Chloé Lauvergnier (@clauvergnier).