TOGO – BÉNIN

Affaire des cyber-criminels au Bénin et au Togo : le vrai du faux

De nombreuses images circulent sur les réseaux sociaux depuis début avril, montrant de prétendus "gay-men" – des cyber-criminels béninois – victimes de la vindicte populaire au Togo.
De nombreuses images circulent sur les réseaux sociaux depuis début avril, montrant de prétendus "gay-men" – des cyber-criminels béninois – victimes de la vindicte populaire au Togo.

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Des images montrant des hommes battus par la foule, voire brûlés et tués, circulent depuis début avril sur les réseaux sociaux togolais et béninois. Selon les internautes, il s’agirait de cybercriminels béninois – appelés "gay-men" – pris pour cible au Togo. Sauf que rien ne prouve qu’il s’agisse de cyber-criminels, bien que certaines scènes de violence se soient réellement produites. Entre rumeurs et faits avérés, la rédaction des Observateurs de France 24 fait le point sur la situation.

ATTENTION, CERTAINES IMAGES PEUVENT CHOQUER DANS CET ARTICLE.

"Gay-men" est un terme utilisé au Bénin pour désigner les cyber-criminels, des individus cherchant à escroquer les internautes, souvent à partir de cyber-cafés. Leur mode opératoire varie : arnaques à l’héritage, promesses d’une "bonne affaire", etc. Il ne s’agit donc pas d’homosexuels. Mais ce terme pourrait venir d’une pratique connue depuis les années 2000, consistant à utiliser des forums et sites de rencontre homosexuels à des fins d’extorsion.

Selon une étude publiée en 2017 par Interpol et Trend Micro (une société japonaise développant des logiciels de sécurité), les activités cyber-criminelles sont en forte augmentation en Afrique de l’ouest, et ciblent souvent les étrangers.

 

PLUS DE 200 ARRESTATIONS DE CYBER-CRIMINELS AU BÉNIN DEPUIS MARS

Au Bénin, la cyber-criminalité inquiète les autorités depuis plusieurs années. Mais la répression s’est accrue récemment, puisque la police béninoise a arrêté "220 à 230 personnes" soupçonnées de réaliser des escroqueries sur Internet depuis mars, selon Sacca Lafia, le ministre de l’Intérieur, avec l’aide d'Interpol.

Hilaire Kodjoh, journaliste freelance béninois, explique ce qui a motivé ces arrestations :

L’objectif n’est pas seulement de lutter contre les escroqueries, car les victimes des "gay-men" ne sont généralement pas béninoises. Ce qu’on reproche réellement aux "gay-men", ce sont les crimes rituels auxquels certains se livrent, qui sont nombreux actuellement.

 

CYBER-CRIMINELS ET PRATIQUES OCCULTES

De fait, certains cyber-criminels béninois ont recours au vaudou, une religion issue de cultes animistes africains, encore très présente au Bénin, afin de maximiser leurs chances de succès. Mais cette religion comporte parfois des pratiques occultes. Le vaudou "kinninssi", une divinité censée aider à devenir riche rapidement, implique ainsi de réaliser différents rituels, notamment des sacrifices humains.

Sacca Lafia, le ministre béninois de l’Intérieur, confirme le lien entre ces pratiques occultes et certains cyber-criminels :

Même s’ils sont minoritaires, certains "gay-men" ont recours à des fétichistes et peuvent tuer des personnes. Or, entre février et mars, il y a eu trois,quatre assassinats : les victimes ont été vidées en partie de leur sang, qui a probablement été utilisé pour des crimes rituels. Ces assassinats ont inquiété la population, qui a fait le lien avec les "gay-men", donc la police s’y est intéressée. [Des images macabres ont également été diffusées sur les réseaux sociaux, NDLR.] Des arrestations ont alors eu lieu, et depuis, les assassinats ont diminué. [France 24 n’a pas pu vérifier cette dernière affirmation, NDLR.]

 

PSYCHOSE AU TOGO

Les récentes arrestations au Bénin ont poussé certains cyber-criminels à fuir vers le Togo voisin, ce qui a provoqué l’inquiétude de la population locale. Mais 13 d’entre eux ont rapidement été arrêtés par la police togolaise, selon Sacca Lafia, avant d’être remis à la police béninoise début avril.

Ces arrestations n’ont toutefois pas suffi à apaiser la population togolaise. Une véritable psychose a ainsi vu le jour, notamment sur les réseaux sociaux.

Selon le site d’informations Togo-Online, un audio indiquant que des "gay-men" auraient tué de nombreux enfants à Kpalimé, une ville située dans le sud-ouest du Togo, a ainsi circulé sur WhatsApp début avril, accompagné de photos macabres. Une information non fondée selon ce média. Notre rédaction a d’ailleurs reçu trois de ces photos : en utilisant Google Images, nous avons pu constater qu’elles étaient anciennes et provenaient du Nigeria ou encore du Bénin.

Cette photo (à gauche) a été relayée sur les réseaux sociaux pour dénoncer de prétendues tueries d’enfants à Kpalimé, au Togo, de même que d’autres images (photo floutée par France 24). Sauf qu’une simple recherche sur Google Images (à droite) permet de constater qu’elle est ancienne et provient du Nigeria.

Notre rédaction a également reçu des messages alarmistes sur WhatsApp, tels que celui-ci-dessous.

Message reçu sur WhatsApp : les numéros ont été floutés par France 24.

De même, des photos montrant de prétendus "gay-men" ont été diffusées, notamment dans le groupe Facebook TOGO INFO, qui compte plus de 560 000 membres, afin de les dénoncer.

Des photos montrant de prétendus "gay-men" ont été diffusées sur les réseaux sociaux. Photos floutées par France 24.

En outre, de nombreuses images montrant de prétendus "gay-men" maltraités, voire tués par la foule au Togo, ont été très partagées sur WhatsApp et Facebook. D’où ces questions : des "gay-men" ou de simples Béninois ont-ils été victimes de violences au Togo ? La psychose ambiante aurait-elle poussé certains Togolais à s’en prendre aux individus uniquement car ils les soupçonnaient d’être des "gay-men" ? Ou certains internautes auraient-ils tendance à voir des "gay-men" partout ?

 

DES VIOLENCES RÉCENTES AU TOGO...

Au Togo, des violences ont bien été commises récemment contre des individus. Mais rien ne prouve qu'il s'agissait de "gay-men", contrairement à ce qui a été souvent affirmé sur les réseaux sociaux.

Exemple n°1 : des individus soupçonnés par la foule d'être des "gay-men"

Des violences se sont ainsi produites dans le quartier d’Adidogomé Assiyéyé, dans l’est de Lomé, le 12 avril. Des images prises ce jour-là montrent trois hommes en sang, entourés par la foule, avec des affaires à leurs côtés (crâne d’animal, photos d’enfants, etc.). Dans une vidéo, on entend notamment : "À brûler !"

Images diffusées sur les réseaux sociaux, prises le 12 avril, dans l’est de Lomé, et floutées par France 24.

Des grigris ont été retrouvés dans les affaires des trois hommes.

Justine (pseudonyme) a assisté à la scène :

Quand je suis arrivée sur place, les trois hommes étaient au sol. Il y avait des photos de garçons et de filles par terre. Des gens les accusaient d’être des "gay-men" béninois, mais je ne sais pas si c’était le cas. Puis les forces de l’ordre sont arrivées et les ont emmenés.

On m’a raconté que ces trois hommes avaient voulu prendre des taxis-motos, mais que ces derniers auraient remarqué qu’il y avait des mouches posées sur leurs bagages. C’est à ce moment-là qu’ils auraient découvert à l’intérieur des fétiches, des photos d’enfants, des vêtements, des parfums…

Akoete Kouto est arrivé sur place lorsque les forces de l’ordre étaient déjà présentes : 

"J’ai vu des photos d’enfants, des grigris… Une dame m’a raconté que ces hommes étaient des 'ritualistes'. S’ils n’avaient pas été embarqués par la police, les gens les auraient tués...

Rien ne prouve que les trois hommes étaient des "gay-men". Mais de simples soupçons auraient visiblement suffi à déclencher la vindicte populaire, comme l’indique Rodrigue Ahego, journaliste chez TOGO-online :

Même si ces individus n’étaient pas des "gay-men", ce qui s’est passé à Adidogomé Assiyéyé est lié au phénomène "gay-men", puisque actuellement, la population est aux aguets et mobilisée face aux tentatives d’enlèvements d’enfants, face aux assassins, etc. Après, malheureusement, les populations ont tendance à avoir recours à la vindicte populaire, plutôt que de confier les hommes qu’elles accusent aux autorités compétentes…

Exemple n°2 : des individus souçonnés par les gens d'être des "voleurs"

Autre exemple : deux hommes ont été tués le 5 avril à Kpogan, une localité située à une quinzaine de kilomètres à l’est de Lomé, comme le montrent de nombreuses images diffusées sur les réseaux sociaux à partir de cette date-là.

Les cadavres des deux hommes ont été mis dans un véhicule, avec l'aide de la police. Photos floutées par France 24.

 

À gauche : capture d'écran d'une vidéo où cet homme est lapidé. Il s'agit de l'un des deux hommes dont le cadavre a été placé dans un véhicule.

L'autre homme dont le cadavre a été placé dans un véhicule. Photo floutée par France 24.

 

Il est possible de repérer différents détails sur ces images, revenant à plusieurs reprises, ce qui permet d'affirmer qu'elles ont été prises le même jour, au même endroit : tenue des deux hommes (Jean pour l'un, chemise rouge pour l'autre), position de leurs mains (poignet droit recroquevillé pour l'un, trois doigts de la main gauche repliés pour l'autre), tissu bleu et blanc, et le bâtiment.

Bien que nous n'ayons pas trouvé de témoins directs de la scène, plusieurs habitants de Kpogan nous ont confirmé en avoir entendu parler début avril, et l’un d'eux a reconnu l'un des bâtiments que l’on voit dans une vidéo. De plus, plusieurs médias ont évoqué ces lynchages à partir du 6 avril.

Là encore, si les violences sont avérées, rien ne prouve que ces deux hommes étaient des "gay-men". Dans une vidéo, on entend notamment : "Ce sont des voleurs !" Selon Nazaire Hounnonkpè, le directeur général de la police républicaine au Bénin, ils auraient ainsi été "pris en flagrant délit de vol". Contrairement à l'exemple n°1, rien ne prouve donc que les personnes ayant pris part aux violences les accusaient d'être des "gay-men".

C'est pourtant ce qui a été affirmé sur les réseaux sociaux, une fois de plus. Des médias locaux ont également affirmé qu’il s’agissait de présumés "gay-men", mais sans vraiment expliquer pourquoi. Certains ont tout de même indiqué que les deux hommes avaient tenté d’enlever une maraîchère, avant d’être arrêtés par des voisins.

Sur les réseaux sociaux, certains ont indiqué que les deux hommes lynchés étaient des "gay-men", sans preuves.

Nous avons tenté de joindre à plusieurs reprises la police togolaise et le ministre de la Sécurité et de la Protection civile togolais, afin d’en savoir davantage sur l’ensemble de ces violences, mais ils n’ont pas répondu à nos questions pour l’instant.

 

... MAIS ÉGALEMENT DES PHOTOS ANCIENNES ET SORTIES DE LEUR CONTEXTE

Si certains faits de violence sont avérés, d’autres images diffusées sur Internet – également censées illustrer le lynchage de "gay-men" – sont anciennes et sorties de leur contexte.

Par exemple, dans le post Facebook ci-dessous, les deux photos montrant un homme torse nu viennent en réalité du Nigeria. Cet homme avait kidnappé un bébé de trois mois début mars, avant d’être rattrapé par des voisins.

Photos floutées par France 24.

Autre exemple : ce post Facebook affirmant que des "gay-men" auraient également été brûlés… au Bénin. Sauf que ces images viennent d’un reportage ayant été diffusé en juin 2016, évoquant deux hommes accusés de vol, victimes de la vindicte populaire dans la capitale béninoise.

 

CONCLUSION

L’affaire des "gay-men" comporte donc son lot de vraies et fausses informations. Concernant les images, rien ne permet jamais d’affirmer que les personnes violentées sont des "gay-men", ni qu’il s’agit de Béninois, contrairement à ce qu’indiquent souvent les légendes qui les accompagnent sur les réseaux sociaux. Il semblerait donc que le terme "gay-men" soit utilisé de façon abusive par les internautes, en raison de l’obsession actuelle pour ce sujet.

En revanche, des individus ont bien été violentés au Togo, notamment car certains les soupçonnaient d’être des "gay-men", probablement en raison de la psychose actuelle. Le 10 avril, Damehane Yark, le ministre de la Sécurité et de la Protection civile togolais, a d’ailleurs dénoncé les actes de vindicte populaire et rappelé que "tout individu paraissant suspect [devait] être dénoncé aux forces de sécurité".

 

Cet article a été écrit par Chloé Lauvergnier (@clauvergnier)