Observateurs

C’est un labyrinthe de filets dans lequel sont coincés dans centaines d’oiseaux, prêts à être abattus par leurs braconniers. Ces images prises fin février dans la région de Shadegan, au sud-ouest de Iran, par des activistes environnementaux témoignent de la cruauté de la chasse, illégale, aux oiseaux migrateurs, portée à un niveau quasi-industriel par des réseaux organisés capables de créer des lacs artificiels pour capturer leurs proies… et qui bénéficient d’un quasi laisser faire des autorités.

La vidéo a été publiée sur les réseaux sociaux le 24 février. Les oiseaux apparaissant coincés, et manifestement souffrant, du sang est visible sur l’eau.  Elle a suscité des réactions indignées en ligne.

De nombreuses espèces d’oiseaux migrateurs d’Eurasie et d’Europe passent l’hiver dans les lacs et les zones humides proches du Golfe persique, entre l’Iran et l’Irak. Mais des milliers ne reviennent jamais : ils se retrouvent sur les marchés d’Ahvaz, Susangerd ou Shadegan, dans la province du Khuzestan, au sud-ouest de l’Iran. Et probablement aussi sur des marchés en Irak, à propos desquels aucune information fiable ne circule.

Première vidéo aqui a circulé sur les réseaux sociaux. Images prises par des activistes locaux.


La publication de la vidéo a incité les autorités à réagir : le 25 février, la direction de l’Environnement du Khuzestan a affirmé qu’elle avait posté des effectifs dans les zones humides autour de Shadegan, et que le braconnage avait sensiblement diminué dans la région ces dernières années. Elle a par ailleurs assuré que la vidéo avait été prise en Irak….sans aucune preuve.

En réaction, des activistes locaux ont publié plusieurs éléments attestant que les images avaient bien été prises en Iran : ils ont montré un panneau indiquant, en persan, une "zone protégée "et des photos d’oiseaux chassés sur les marchés locaux. Sur l’une d’elles, on voit une main tenir un billet de tomans, la monnaie iranienne.

Des billets en tomans soin visibles sur cette photo, prise dans un marché du Khuzestan.


Sur cette vidéo prise par des activistes, on voit des panneaux en persan, puis des planques de braconniers depuis lesquelles ils tirent leurs filets.


Selon notre Observateur, un activiste environnemental dans la région, la zone où se retrouvent les oiseaux est immense, plus de 58 000 hectares, et nécessiterait plus de moyens humains pour assurer le contrôle des braconniers.
 

"C’est littéralement du braconnage à l’échelle industrielle"

Il ne s’agit d’un petit braconnage fait par un individu. Ici au Khuzestan, c’est littéralement du braconnage à l’échelle industrielle. Ils construisent carrément des lacs artificiels et des marécages. Pour ce faire, ils creusent des canaux pour dévier une partie du cours d’une rivière, d’un canal qui sert aux agriculteurs, de marécages ou même depuis les canaux d’évacuation des déchets d’une usine de sucre de la région. En résultent des zones humides ou des lacs peu profonds, créés dans les plaines ou les champs, qui peuvent faire de 30 à 200 hectares.

Le procédé est bien huilé : les braconniers mettent de la nourriture en masse, essentiellement des graines sur le terrain qu’ils vont inonder, que les oiseaux iront picorer ensuite, le niveau d’eau n’était jamais très élevé. Le site choisi par les braconniers est bien surveillé par leurs équipes, souvent armées de fusil de chasse, personne ne peut s’en approcher. Les oiseaux apprécient ces zones humides calmes et pleines de nourriture, et donc ils sont chaque jour plus nombreux. Une fois que les braconniers estiment qu’ils sont assez nombreux, ils rabattent leurs filets, qu’ils ont installés préalablement à l’inondation de la zone, et leur tour est joué.

Ces braconniers ont des moyens : ce type d’immenses pièges coute cher, autour de 20 millions de tomans selon moi (environ 3700 euros) pour un petit format. Cette technique de braconnage existe ici depuis au moins 30 ans, et vise plusieurs espèces d’oiseaux migrateurs : le flamant rose, l’oie cendrée, la tadorne casarca, les foulques, des canards comme le fuligule nyroca ou des canards huppés. Certains de ces oiseaux, installés localement ou migrateurs sont des espèces en danger, comme la marmaronette marbrée ou l’oie naine. Chaque année, on voit de moins en moins d’oiseaux chez nous.

Malgré les interdictions, les braconniers n’ont aucun problème à vendre ces oiseaux. Il y a des intermédiaires qui leur achètent les oiseaux et les revendent à des commerçants qui les mettent sur les marchés locaux. Ils sont très majoritairement vendus pour être mangés, parfois aussi pour des collectionneurs.

Des oiseaux sur un marché de la région.

>> LIRE SUR LES OBSERVATEURS : L’Iran, étape fatale pour les oiseaux migrateurs

L’Iran a pourtant interdit cette année toute chasse aux oiseaux sur son territoire, notamment en raison de cas de grippe aviaire sur certaines espèces. Une prohibition qui n’a visiblement pas été respectée :

"Entre 1,2 et 2 millions d’oiseaux sont vendus dans la région chaque année"

L’année dernière, j’ai fait avec d’autres activistes un sondage sur les marchés de la région : nous avons conclu qu’entre 1,2 et 2 millions d’oiseaux y sont vendus [le sondage prend en compte les oiseaux migrateurs mais aussi sédentaires].

Les oiseaux ne sont pas bon marché : pour deux canards, il faut compter entre 20 000 et 70 000 tomans (3,70 à 12,9 euros), et jusqu’à 90 000 (16,60 euros) pour une oie. Alors qu’en comparaison un poulet coute ici environ 1,40 euros par kilo. Ils sont en fait achetés par une clientèle assez aisée.  

 


Braconniers qui récoltent et décapitent les oiseaux capturés. Filmée par des activistes locaux.

"Le braconnage est un système qui fait vivre beaucoup de monde ici"

La direction locale de l’environnement dit qu’elle n'a ni les ressources humaines ni financières et qu’elle aurait besoin du soutien des habitants. Mais elle ne risque pas de l’avoir : le braconnage est un système qui fait vivre beaucoup de monde ici, si la police démantèle les réseaux, beaucoup de gens perdraient leur source de revenus et se retrouveraient plus pauvres encore alors que cette région n’est déjà pas favorisée. Prenez par exemple les revendeurs : ce sont souvent des femmes qui n’ont pas d’autres revenus, et ont une famille à nourrir. En somme, les autorités en vont pas changer l’ordre des choses pour des oiseaux.


En 2016, l’Iran a augmenté les amendes infligés pour braconnage : le fait de chasser des oiseaux migrateurs peut couter jusqu’à 1,2 millions de tomans (220 euros) et est passible de trois mois à trois ans de prison.

Des gardes-forestiers s'affichent après avoir mis la main, fait rare, sur des pièges. Le lac ici est un lac naturel.

Article écrit en collaboration avec
Alijani Ershad

Alijani Ershad , Journaliste