BURKINA FASO

Caméra cachée : le racket systématique des forces de l’ordre sur les routes burkinabè

Captures d'écran de la vidéo en caméra cachée tournée par un journaliste burkinabè.
Captures d'écran de la vidéo en caméra cachée tournée par un journaliste burkinabè.

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Sur les routes du Burkina Faso, gendarmes et policiers pratiquent un racket systématique en toute impunité. Un journaliste local s’est associé au principal syndicat de chauffeurs pour filmer en caméra cachée les policiers et gendarmes qui réclament leur pot-de-vin.

Le journaliste Moumouni Yaro, de la radio d’information privée Oméga, s’est fait passer pour un apprenti chauffeur les 16 et 17 février dernier, sur l’axe reliant Ouagadougou à Cinkassé, au Togo. Équipé d’une caméra cachée, il a pu filmer les gendarmes et policiers lui réclamant des pots-de-vin de façon plus ou moins subtile.

Vidéo tournée par Moumouni Yaro enb caméra cachée.

"J’ai filmé en caméra cachée, dans la peau d’un apprenti chauffeur"

Cela fait plusieurs années que les chauffeurs routiers protestent contre ces barrages où ils sont rackettés par les forces de l’ordre. Avec le syndicat de l’Union nationale des chauffeurs routiers, j’ai décidé de faire un reportage en caméra cachée, pour montrer leur quotidien. Je ne veux pas dire quel appareil j’ai utilisé pour des raisons de sécurité, mais c’est une caméra discrète.

L’objectif était aussi d’alerter les autorités. En 2016, le ministre des Transports avait encouragé les chauffeurs à apporter des preuves filmées des agissements des forces de l’ordre. Plusieurs vidéos comme la mienne sont déjà sorties, mais le gouvernement n’a pas fermé ces postes.

J’ai réussi à convaincre un chauffeur de me prendre comme faux apprenti le temps d’un aller-retour vers Cinkassé, une ville à la frontière entre le Burkina Faso et le Togo.

Moumouni Yaro devant le camion qu'il a prétendu conduire en tant qu'apprenti chauffeur.

Au moins 1 000 francs CFA à chaque poste de contrôle

Sur cette route, j’ai pu voir que les camions de marchandises étaient systématiquement arrêtés à plusieurs points de contrôle [visibles sur la carte ci-dessous, où le prix de chaque pot-de-vin est indiqué en cliquant sur les vignettes rouges, NDLR]. Le prix était généralement de 1 000 francs CFA [1,50 euros]. Le billet devait être glissé dans la pochette des documents du véhicule.

J’ai voulu passer du temps à chaque point de contrôle pour pousser les forces de l’ordre corrompues à bout, pour voir leurs limites. Je faisais l’innocent, le nouveau petit jeune qui ne sait pas comment le système fonctionne. Quand ils me disaient que je n’étais pas en règle, et qu’implicitement ils voulaient leur billet de 1 000 francs, je disais que tous les papiers étaient dans le classeur. Ils étaient incrédules, demandaient si mon patron m’avait prévenu etc. D’autres se sont énervés, l’un d’eux m’a confisqué les documents du véhicule tant que je ne donnais pas son "prix de café "[l’argent pour boire son café, ou argent de poche, NDLR]. 

À force d’insister et de jouer la comédie, j’ai réussi à ne pas payer à chaque fois et à dépenser "seulement 5 500 francs CFA [environ 8 euros] à l’aller en pots-de-vin, plus 10 000 francs CFA [15 euros] de taxe légale pour passer la frontière. Mais nous avons perdu beaucoup de temps à chaque barrage. Un temps que les chauffeurs ne peuvent pas se permettre de gaspiller quand ils travaillent. La plupart des chauffeurs font descendre leur apprenti qui court vers le gendarme avec le classeur, ce dernier prend discrètement le billet. La transaction est ainsi faite en quelques secondes.

"Les chauffeurs dépensent énormément en pots-de-vin"

Ils peuvent dépenser énormément d’argent, jusqu’à 50 000 francs CFA [76 euros] en pots-de-vin pour faire l’aller-retour Ouagadougou-Cinkassé. Une part très importante de leur salaire qu’ils doivent répercuter ensuite sur le prix des produits, ce qui pose problème pour les consommateurs.

Selon ce que j’ai pu observer, des centaines de camions prennent cette route chaque jour, et versent ces sommes aux forces de l’ordre.

Tout le système est illégal. Ces points de contrôle servent normalement à s’assurer du bon état du véhicule, et à vérifier que tout est en ordre au niveau des documents administratifs. Mais les fonctionnaires en profitent.

Ce racket existe dans la plupart des pays de la région, mais il n’a fait son apparition que récemment au Burkina, en 2015. Je pense que c’est lié au renforcement de la sécurité dans le contexte de la menace terroriste.

L’état a voulu augmenter les contrôles, vérifier le contenu des camions et ainsi freiner les groupes terroristes. Sauf que c’est aujourd’hui tout le contraire qui se produit. Avec le billet de 1 000 francs, les policiers ou gendarmes ne prennent même pas le temps de savoir qui vous êtes, encore moins ce que vous transportez.

Moumouni Yaro a effectué un deuxième voyage, cette fois en utilisant le bus pour rejoindre la frontière entre le Burkina Faso et le Niger, le 20 février. Selon lui, le chauffeur du bus a dû payer des pots de vin et les voyageurs étrangers ou sans papiers également - mais seulement aux deux derniers postes avant la frontière.

Dans un article publié au mois de janvier, plusieurs passagers habitués de cet axe avaient témoigné auprès des Observateurs de France 24, et rapporté que les pots-de-vin étaient monnaie courante à la frontière entre les deux pays.

>> LIRE SUR LES OBSERVATEURS : Des gendarmes burkinabè filmés en plein racket à la frontière nigérienne