Des villageois traînent un jeune homme et sa petite amie devant une bouche d’égout, puis leur déversent un seau d’eau usée sur la tête. Cette scène d’humiliation publique s’est déroulée le 7 mars 2018 dans un village de la province d’Aceh. Les deux victimes sont accusées de s’être isolées dans une maison, ce qui est interdit par la charia, la loi islamique qui est appliquée de façon très rigoureuse dans cette province du nord de l’île de Sumatra. Pour faire respecter cette loi, une police de la vertu (Wilayatul Hisbah) a été créée dans la région mais, bien souvent, ce sont les habitants eux-mêmes qui s’improvisent "gardiens de la moralité".

Cela se passe à Kayee Lee, un village de la subdivision administrative de Ingin Jaya. Plusieurs hommes filment avec leur téléphone portable. Habillé en jean et tee-shirt marron, un jeune homme est assis devant une bouche d’égout, tête baissée. À côté de lui, une jeune fille portant le voile et agrippant un petit sac rose. Les deux victimes sont conspuées par la foule. "Ce que vous avez fait est contre l’islam ! Que ça vous serve de leçon !", crient certains.

Puis, un des jeunes qui encerclent le couple s’approche et vide un seau rempli d’eau usée sur leurs têtes (photo ci-dessous).



Capture d'écran d'une vidéo du couple relayée sur les réseaux sociaux en Indonésie.

Arrivée sur les lieux quelques minutes plus tard, la police a autorisé les deux victimes à se laver dans un cours d’eau non loin, avant de les emmener au commissariat.

Capture d'écran d'une vidéo montrant le jeune homme et son amie en train de se laver dans un cours d'eau.

Interrogé par la presse locale, le chef de la police de Ingin Jaya, Nazarul Fitra, a expliqué que la jeune fille, âgée de 18 ans, s’était rendue au domicile de son petit ami, alors qu’il s’y trouvait seul. Des voisins ont alors pensé qu’ils allaient commettre un adultère, et les ont sortis de la maison, a-t-il poursuivi.

Le chef de police a encore indiqué que ces deux personnes ont été par la suite conduites au commissariat de la police de la vertu, qui devait mener son enquête, puis déterminer s’ils avaient bien commis un délit de "promiscuité ". Dans la province d’Aceh, ce délit (appelé khalwat) est puni de 100 coups de rotin, et d’une amende équivalant à 150 grammes d’or ou, à défaut, une peine de 15 mois d’emprisonnement.

"C’est très dangereux de laisser ces habitants agir comme ils le veulent"

Activiste des droits de l’Homme dans la province d’Aceh, notre Observateur s’inquiète du laxisme des autorités envers ces groupes de "gardiens de la moralité", qui essaiment dans la région. Pour des raisons de sécurité, il souhaite garder l’anonymat.

Les habitants qui ont fait subir cette humiliation au couple n’ont pas été inquiétés. La police ne leur a pas fait le moindre reproche, alors qu’ils se sont introduits de manière illégale dans un domicile privé, et ont humilié des gens en public. Ce phénomène de groupes qui s’autoproclament justiciers de la moralité est malheureusement devenu très courant dans la province et ce, malgré l’existence d’une police religieuse officielle !

Si cet incident a été très médiatisé, c’est parce qu’il a été filmé par des habitants, et donc largement relayé sur les réseaux sociaux.  Mais il ne se passe pas une semaine sans qu’un groupe d’habitants zélés ne joue les justiciers de la vertu. 

Pas plus tard qu’aujourd’hui lundi 12 mars, un groupe d’habitants a fait une descente dans un salon de coiffure tenu par un transgenre. Ils ont capturé le gérant et un client qu’ils accusaient de prostitution. Les deux victimes ont été emmenées au poste de la police de la vertu.

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La province d’Aceh applique la charia en vertu d’une autonomie spéciale qui lui a été accordée par le gouvernement d’Indonésie, en 2001. Mais bien qu’elle soit la seule province où la loi islamique est appliquée, elle n’est pas l’unique en Indonésie où sévissent des groupes autoproclamés de gardiens de la vertu.

En octobre 2017, des villageois de la province de Banten avaient défrayé la chronique après avoir forcé un homme et une femme soupçonnés d’adultère à marcher presque nus dans la rue.
 

Article écrit en collaboration avec

Djamel Belayachi , Journaliste