Né à la fin des années 1980, le "funk carioca" est la bande-son emblématique des favelas de Rio. Ce genre musical mêlant électro et hip-hop sert de défouloir à une jeunesse majoritairement noire plombée par la violence et les discriminations, notamment lors de grandes fêtes organisées dans les favelas. Mais à Rio, ces évènements accusés de constituer des troubles à l'ordre public sont dans le viseur de la police, qui détruit régulièrement les sonos avec ses blindés. Notre Observateur a documenté en vidéo cette répression en 2017.

Dans le Barrio Carioca, situé dans la zone nord de Rio de Janeiro, des chaises avaient été sorties sur une place et une scène installée pour accueillir un concert, le 17 mars 2017. Mais dans la soirée, alors que la fête a déjà commencé, plusieurs personnes filment un camion blindé de la police foncer sur les installations avec l’objectif manifeste de tout détruire.


Dans un reportage de la chaîne de télévision SBT, le journaliste explique que la police est intervenue parce qu'il s'agissait selon les agents d'un "baile funk" (fête où l’on danse sur du funk) non-autorisé.

Des vidéos comme celles-ci, le collectif DefeZap, qui documente les violences policières à Rio de Janeiro, en a reçu des dizaines tout au long de l’année 2017. À chaque fois, la méthode est la même : un camion blindé, appelé "caveirão", détruit à la façon d’une "voiture-bélier" des équipements sonores. Et les explications sont souvent identiques : pour les forces de l'ordre, ces rassemblements abritent des criminels et sont de nature à troubler l'ordre public.


Un phénomène ancien, aujourd'hui documenté

Notre Observateur Guilherme Pimentel, juriste et coordinateur de DefeZap, travaille depuis longtemps sur la répression des "baile funk" dans les quartiers populaires de Rio de Janeiro. En 2015, il avait déjà commencé à collecter, en collaboration avec l’association des Professionnels et amis du funk (Apafunk), une série de témoignages sur le sujet.

"À ma connaissance, c'est la première fois que ces abus sont traités en justice"

Début 2017, nous nous sommes réunis avec plusieurs organisateurs de fêtes funk, artistes et activistes pour trouver une solution. Jusqu’ici, même si des abus avaient été dénoncés par des connaisseurs du milieu, cela restait un problème invisible. Avec DefeZap, nous avons donc lancé plusieurs appels à dénoncer ces abus, via notre plateforme sécurisée d’envoi de vidéos. Des personnes qui jusqu’ici n’osaient pas dénoncer ce qu’elles voyaient nous ont envoyé des preuves de l’intervention policière.

Nous avons réussi à enquêter sur sept cas, illustrés par des vidéos. Chaque fois, nous avons transmis nos informations concernant la date, le lieu, les agents en cause et le numéro de série du blindé s’il est visible sur les images, au ministère public, lequel a ouvert cinq enquêtes. À ma connaissance, c’est la première fois que ces abus sont traités en justice. C’est d’autant plus important que c’est illégal. Au Brésil, la police n’a juridiquement pas le droit d’interdire une manifestation culturelle.


Un blindé détruit des équipements de sons dans le Parque das Missões, dans la municipalité de Duque de Caxias. Photo : capture d'écran, Defezap.


Une loi pour "criminaliser les bailes funk" ?

Pourtant, cette répression semble acceptée par les autorités. En juillet dernier, une proposition de loi pour définir la musique funk comme un crime contre "la santé publique des enfants, adolescents et des familles" était même à l’étude au Sénat brésilien. Selon le quotidien A Folha de Sao Paulo, le texte assurait que les bailes funk étaient des lieux de débauche pour "criminels, violeurs, pédophiles" favorisant "la vente et la consommation d’alcool et drogues", les "explorations sexuelles", le "vol" et les "enlèvements".

Pour notre Observateur, cet amalgame entre "funk" et "criminalité" n’est pas nouveau non plus :

On critique souvent les paroles sulfureuses des chansons funk dit "proibidão" ("le funk hautement interdit", un sous-genre du funk qui narre l’univers de la criminalité dans les favelas). Par exemple pendant un temps, on accusait certains chanteurs funk de faire l’apologie des gangs des favelas. Il est vrai qu’il existe du funk avec des paroles très crues, parfois machistes. Les thèmes abordés sont également souvent la drogue, la violence, les armes. Mais c’est un style musical qui vient des favelas et qui s’inspire de ce quotidien de ces quartiers... On ne peut pas demander au funk de parler de la mer, du sable et de romance comme la "bossa nova", le style de quartiers huppés comme Copacabana ou Ipanema. Par ailleurs, la présence de personnes armées durant les bailes funk est souvent dénoncée : mais ces fêtes se passent dans les favelas, où il y a en effet des personnes armées. C’est un problème de sécurité publique qui n’est pas directement lié au funk.


Chanson funk "proibidão" des années 2000. Refrain : "Notre vie est une vie de bandit et notre jeu est brutal / Aujourd'hui nous faisons la fête mais demain nous serons en lutte / Le "caveirão" ne me fait pas peur, nous nous ne fuyons pas le conflit / Nous aussi nous sommes blindés dans le sang de Jésus-Christ."


Une commission du Sénat avait finalement jugé inconstitutionnelle et rejeté la proposition de loi en septembre 2017, estimant notamment que ce projet rappelait les tentatives de "criminalisation" de "la samba et du jazz", des genres musicaux "aujourd’hui emblématiques".

Le Sénat ne le mentionne pas, mais la capoeira avait également subi les foudres de la répression culturelle au Brésil. Avant l’abolition de l’esclavage en 1888, elle était interdite de peur qu’elle favorise la révolte des esclaves.

"Le problème, c'est surtout la société qui criminalise la population noire et pauvre"

Dennis Novaes est anthropologue et auteur d’une thèse sur l’interdiction du funk. Selon lui, la situation s’inscrit dans une continuité d’une répression des cultures "noires" au Brésil. 

Depuis deux décennies, les favelas sont devenues un "danger" qu’il faut affronter, ou, en dernier recours, exterminer. À mesure que s’est intensifiée la politique répressive contre les trafics de drogue (qui est aujourd’hui, selon moi, le principal mécanisme d’"emprisonnement" des jeunes et des favelas), la vie quotidienne dans les favelas est devenue plus violente. Le funk répond à cela, à la dureté de cette vie quotidienne marquée par une violence endémique. Dans les médias, on s’offusque sur la violence des paroles funk, mais pas de la réalité à laquelle elles se rapportent. On est scandalisé par des chanteurs funk qui défient les autorités, mais moins par un enfant touché par une balle dans un échange de tirs.

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Je pense que les autorités ne cherchent plus à dissimuler leur rejet des quartiers populaires et donc des productions culturelles qui en viennent. Pour moi, le problème n’est donc pas tant le funk en lui-même que les idées préconçues d’une société qui, de toute façon, criminalise la population noire et pauvre.


Un des plus grands succès du funk dans les années 1990, aujourd'hui considéré comme "l'hymne" du funk. Ici, les chanteurs évoquent le quotidien dans les favelas, sans appel à la violence. "Je veux juste être heureux / Marcher tranquillement dans la favela où je suis né / Et pouvoir être fier / Et avoir conscience que le peuple a sa place." Deuxième chanteur : "Avec tant de violence j'ai peur de vivre / Parce que je vis dans la favela je ne suis pas respecté / Tristesse et joie vont de pair / Je prie pour un saint protecteur / Mais je suis interrompu par des coups de mitraillette."
 

Une longue histoire d’interdiction et protection du funk

Les bailes sont apparus dans les années 1980, on y diffusait d’abord du funk américain, de l’électro et du hip-hop. Selon Dennis Novaes, c’est seulement à la fin des années 1980 qu’est apparu un style brésilien, le "funk carioca", avec des paroles en portugais. En 1992, des fans de funk avaient été tenus pour responsables d’une rixe générale sur la plage d’Arpoador, à Rio. Dans la même période, se développent des bailes "Lado A, Lado B" ("Camp A, Camp B"), durant lesquels s’affrontent des bandes rivales, attisant les critiques, notamment dans les médias. De plus en plus liées dans les esprits à la violence urbaine et aux trafics, les fêtes funk disparaissent alors progressivement des clubs du centre-ville pour migrer quasi exclusivement dans les favelas. Sans pour autant échapper au regard des autorités : entre 2000 et 2009, plusieurs lois sont venues, tour à tour, réglementer ou libéraliser ces fêtes. Mais si la dernière loi en vigueur interdit les discriminations ou préjugés "sociaux, raciaux, culturels ou administratifs" à l’encontre du mouvement, dans les quartiers populaires ces fêtes sont manifestement encore une cible de choix pour la police carioca. 

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