Tunisie

Carnet de reportage : sept ans après la révolution, les jeunes Tunisiens rêvent de fuir

Dans un café de Bir Ali ben Khalifa, en Tunisie, des jeunes expliquent pourquoi la Tunisie a connu un nombre record de départs clandestins vers l'Europe en 2017.
Dans un café de Bir Ali ben Khalifa, en Tunisie, des jeunes expliquent pourquoi la Tunisie a connu un nombre record de départs clandestins vers l'Europe en 2017.

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En 2017, plus de 5 000 Tunisiens, en majorité des jeunes, ont émigré clandestinement vers l’Europe. C’est cinq fois plus qu’en 2016, et du jamais-vu depuis l’après-révolution de 2011 où 30 000 personnes avaient profité de la chute du régime de Ben Ali pour émigrer. Corentin Bainier, journaliste des Observateurs, est parti à la rencontre de jeunes Tunisiens qui expliquent pourquoi ils veulent, aujourd’hui plus que jamais, quitter leur pays.

"Quitte à vivre dans la galère, je préfère encore galérer en France qu’en Tunisie"

Un mouvement d’exode sans précédent depuis 2011 : y’a-t-il une raison particulière à ce sursaut ? Non. Ce mouvement semble résulter d’une goutte d’eau qui fait déborder le vase, le ras-le-bol muri de sept années d’attente. L’espoir que la chute du régime népotique et corrompu de Ben Ali permettrait de changer les choses a fait long feu. Si la Tunisie est devenue démocratique, a gagné la liberté d’expression et de droits, le malaise économique et social dont souffrait le pays avant 2011 est toujours là : chômage de masse (30 % des jeunes), salaires faibles, corruption, coût de la vie trop élevé – cette dernière raison a d’ailleurs donné lieu à de violentes manifestations en ce début d’année 2018.

Nasr, sur le terrain devant sa maison, qu'il n'arrive pas à exploiter faut de moyens.

Pour incarner ce malaise, il n’y a qu’à écouter Nasr, qui a tenté de traversée la Méditerranée en octobre dernier, mais dont le bateau a été coulé par la marine tunisienne. Il vit avec toute sa famille dans un hameau, Ltaïfa. Tous cultivent des olives, dans l'un des milliers de champs d’olivier que compte la Tunisie, mais pour une misère. Si Nasr gagne 100 euros par mois, c’est bien le maximum. Dans la maison qu’il occupe, il partage une chambre avec sept autres personnes de sa famille. Personne n’a de lit approprié, on se met là où il y a de la place, sur des coussins poussiéreux, contre les murs fendus.

 

Magouille et copinage

Nasr dit que sa famille a fait une demande pour faire un puits sur le terrain qui s’étend devant leur maison, dans l’espoir d’y développer des cultures. Mais selon lui, les autorités n’ont pas donné suite. Pour ce faire, il aurait fallu avoir les bonnes relations... Le copinage, les magouilles, c’est ce qui explique aussi, selon notre Observateur Zouheir, que l’hôpital de sa ville, Bir Ali ben Khalifa, flambant neuf et tout équipé, soit toujours fermé… deux ans après son inauguration.

Peut-être ne savent-ils jamais exactement qui magouille quoi, ni comment cela s’organise, mais les jeunes que nous avons rencontrés à Bir Ali ben Khalifa l’affirment : les moyens nécessaires au lancement de l’hôpital sont passés ailleurs parce que quelqu’un a su s’arranger pour les faire allouer ailleurs. Inutile de compter sur les autorités pour tenter d’avoir un semblant de réponse : les gouverneurs de Sfax et de Kasserine, de même que le responsable de la communication du gouvernement, ont refusé de me recevoir durant le reportage.

La contrebande, le café ou la fuite

À Bir Ali ben Khalifa, faute d’opportunités, les jeunes sont au café. Il y a des usines de textile, mais elles embauchent surtout des femmes. À les écouter, l’option économique la plus intéressante pour les hommes, c’est la contrebande. Celle de l’or noir par exemple : le long des routes dans le gouvernorat de Kasserine, on trouve nombre de stations essence de fortune, vendant du pétrole algérien à très bon prix.

Mieux vaudrait alors partir, se chercher un avenir ailleurs, en Italie ou en France, principaux pays de destination de l’émigration clandestine. Nasr par exemple, rêve de rejoindre son oncle qui a un restaurant à Paris, ou son cousin en Alsace. Mais, lors d’une discussion sur le bateau menant à Kerkennah, je réalise qu’il n’a pas vraiment conscience de la réalité du coût de la vie en France. Le prix d’un loyer parisien le surprend particulièrement.

Comme beaucoup de jeunes qui rêvent de fuir, il a de la France une image idéalisée, entretenue par les gens qu’il connait sur place. Qui, lorsqu’ils rentrent "au bled", l’été, n’hésitent pas à en rajouter pour prétendre qu’ils gagnent très bien leur vie. Quitte à louer des voitures de luxe, pour en jeter. Mais même lorsque je dis que le taux de chômage est élevé en France et la vie chère, plusieurs me répondent exactement la même phrase : "Quitte à vivre dans la galère, je préfère encore galérer en France qu’en Tunisie ".

Cette chanson du très populaire rappeur tunisien Balti, en duo avec le franco-marocain Mister You, le dit : "Mes frères rêvent devant la mer / L’espoir se lit dans tous les regards / 2016 rien n’a changé c’est toujours la révolution / Beaucoup de problèmes toujours aucune solution"

Aucune nouvelle de l'enquête sur la collision au large de Kerkennah

Face à cette défiance généralisée des plus démunis, que fait la Tunisie pour dissuader ses jeunes de fuir ? Les autorités essayent-elles d’inciter à l’entrepreneuriat, savent-elles redonner espoir à la jeunesse ? Trop peu selon nos Observateurs. Faute d'avoir pu obtenir des entretiens avec des officiels, nous n’en saurons pas plus.

Tout ce que nous percevrons de la réaction des autorités à cette vague de départ a de quoi laisser ahuri : le 8 octobre dernier, un navire de la marine a foncé dans un chalutier au large de Kerkennah. Tous les témoignages des survivants, dont Nasr, concordent : cette collision était volontaire. Les autorités elles, assurent qu’une enquête est en cours… dont on a aucune nouvelle, trois mois après les fais.

Passer une semaine en compagnie de ces jeunes Tunisiens des périphéries et des villes oubliées, amène à se poser une question d’une simplicité désespérante : si l’Europe n’en veut pas, pourquoi n’aide-t-elle pas plus la Tunisie à créer des opportunités pour ces jeunes ? À faire en sorte qu’ils puissent être mieux payés ? Car à les écouter, rien ne les dissuadera de partir. Même Nasr, qui a passé une heure et demie à flotter dans les débris du chalutier qui devait l’emmener à Lampedusa, assure qu’il veut repartir, mais "légalement". C’est du moins ce qu’il dit… Quand il aura fait face aux immenses difficultés pour obtenir un visa, dira-t-il la même chose ?