SYRIE

Qui sont les 275 "jihadistes" faits prisonniers à Raqqa ?

Les Forces démocratiques syriennes ont diffusé le 15 octobre des photos de "combattants de l'organisation Etat islamique qui se sont constitués prisonniers".
Les Forces démocratiques syriennes ont diffusé le 15 octobre des photos de "combattants de l'organisation Etat islamique qui se sont constitués prisonniers".

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Après plus de quatre mois de violents combats, les Forces démocratiques syriennes (FDS) sont parvenues le 17 octobre à reprendre aux combattants de l’organisation Etat islamique la ville syrienne de Raqqa, la "capitale "de l’autoproclamé "califat ". Deux jours auparavant, cette coalition à dominante kurde annonçait avoir négocié la reddition de 275 combattants de l’EI. Mais les images des prisonniers diffusées sur les réseaux sociaux proches des FDS ont suscité de sérieux doutes sur l’identité des prisonniers et l’inquiétude sur leur sort. 

Les FDS est une coalition militaire formée en octobre 2015 pour combattre l’EI en Syrie. Elle est largement dominée par les combattants kurdes des Unités de protection du peuple (YPG), et activement soutenue par les États-Unis qui lui fournit des formateurs, des armes et un appui aérien.

Une page Facebook des YPG a diffusé le 15 octobre une vidéo et des photos montrant plusieurs prisonniers, barbes et cheveux en bataille, disposés en rang. Les combattants kurdes ont affirmé qu’il s’agissait d’éléments de l’EI qui s’étaient constitués prisonniers grâce à une opération de médiation menée par des clans sunnites locaux.

Certains reconnaissent des proches

Problème : dès la publication, des activistes proches de l’opposition syrienne, mais aussi de simples internautes, ont affirmé que certaines personnes sur les images diffusées par les FDS montraient des civils qui n’avaient rien à voir avec l’organisation jihadiste.

Un internaute affirme notamment être le frère de l’un des prisonniers (cerclé de rouge) sur cette photo."Mon frère Ismaël H. est apparu sur les photos de combattants de l’EI qui se sont rendus aux milices des SDF. Je précise que mon frère a essayé de fuir Raqqa à plusieurs reprises pour protéger sa famille. Sa sœur et ses enfants sont morts récemment à Raqqa (…) Nous n’avions plus de nouvelles de lui, et il s’est avéré plus tard qu’il avait été fait prisonnier par cette organisation. Je suis étonné de le voir parmi les membres de Daech qui se sont rendu", écrit-il sur sa page Facebook.

Désignant un vieil homme en abaya grise (avec un trait bleu) au premier rang, cet internaute assure lui qu’il s’agit d’un  "civil qui habite le quartier al-Ferdaws à Raqqa".

Cet activiste de l’opposition syrienne dit de son côté que l’homme cerclé de noir, barbe et cheveux hirsutes, apparaissait déjà dans une photo postée par les YPG le 18 septembre dernier, alors qu’il est présenté sur cette photo (ci-dessous) comme l’un des djihadistes qui se sont rendus le 15 octobre.   

Contacté par France 24, un porte-parole des FDS, Mustapha Bali, rejette ces accusations.

"Ces gens ont reconnu être des membres de l’EI"

"Ces gens se sont constitués prisonniers de leur propre chef, dans le cadre de la médiation des chefs de clan sunnites qui a permis l’évacuation des civils coincés dans la zone Annahda, le dernier quartier qui étaient encore tenu par les jihadistes.

Ils ont donc reconnu qu’ils faisaient partie de l’EI. Cet aveu est la meilleure des preuves.

Je ne connais pas dans le détail le profil de ces gens, mais en tout cas ils ont collaboré d’une manière ou d’une autre avec l’organisation terroriste.

Ce sont les Forces de sécurité intérieure qui sont chargés de mener les enquêtes pour déterminer les responsabilités de chacun [NDLR : Cette unité de police a été créée en 2017 à Raqqa par les Forces démocratiques syrienne]. 

 Ceux qui n’ont pas de sang sur les mains verront leur peine allégée"

Ces jihadistes seront jugés par les tribunaux de la Fédération Démocratique du nord de la Syrie [NDLR : Les Kurdes de Syrie ont proclamé le 17 mars 2017 une entité "fédérale" dans le nord de la Syrie, un territoire contrôlé par les milices kurdes des YPG et qui s’étend sur 14% du pays.]  

Bien évidemment, ceux qui n’ont pas de sang sur les mains, ceux qui étaient des employés d’administration ou des infirmiers qui soignaient les combattants, verront leurs peines allégées, contrairement aux tueurs et autres bourreaux qui seront jugés à hauteur de leurs crimes. La justice prendra en tout cas en considération le fait que ces gens aient exprimé leur repentir. Ils auront droit à un procès équitable."

Ces explications et la promesse d’un procès équitable laissent septique Wassim Nasr, spécialiste des mouvements jihadistes et journaliste à France24.

"Ces personnes arrêtées sont probablement de seconds couteaux"

"La région autonome kurde en Syrie n’est pas un Etat, c’est une zone contrôlée par les YPG kurdes qui ont déjà été accusés d’exactions dans la région de Raqqa, au cours des derniers mois. Et je doute qu’ils aient les moyens de tenir un procès équitable". 

Les FDS sont accusées, notamment par le Réseau syrien des Droits de l’Homme, d’avoir commis des actes de torture et des exécutions extrajudiciaires à "caractère ethnique" contre des civils [parce qu’ils étaient arabes, NDLR], en marge des combats dans la région de Raqqa, en avril 2017. Selon Rami Abderrahmane, directeur de l’Observatoire syrien des Droits de l’Homme, aucun cas d’abus n’a toutefois été enregistré depuis juillet 2017. "Les Kurdes aspirent à prendre le contrôle de la zone de Raqqa, ils ont intérêt à bien se faire voir par la population locale", explique-t-il.

Je ne pense pas qu’il y ait des chefs ni de combattants aguerris parmi les personnes accusées par les FDS, mais plus probablement des seconds couteaux, des employés d’administration, etc.

D’ailleurs, il n’est pas exclu que les FDS décident de libérer certains d’entre eux prochainement. En juin 2017, ils avaient déjà amnistié 83 personnes accusées d’être liées à l’EI parce qu’ils avaient finalement estimé qu’elles n’avaient pas de sang sur les mains.

"S’ils avaient été des combattants aguerris, les FDS les auraient exhibés partout dans les médias "

En tout cas, si les FDS avaient mis la main ces derniers jours sur des officiers de l’EI, des combattants purs et durs, il est certain qu’ils auraient révélé dans le détail leur identité, leurs crimes, leur parcours. Et ils les auraient exhibés partout dans les médias pour s’en vanter.

Il faut savoir que l’accord négocié par l’intermédiaire des clans sunnites contenait un autre volet, plus important : celui de l’exfiltration de dizaines de jihadistes de Raqqa entre le 12 et le 13 octobre, afin de sauver les civils qui étaient coincés avec eux dans ces derniers quartiers.

Les vrais jihadistes sont-ils sortis par la porte de derrière ?

Les clans sunnites ont en fait adressé une lettre, que j’ai pu consulter, aux YPG et aux Américains pour leur dire en somme de laisser sortir les civils, afin de se faire accepter par la population locale, et de ne pas être vus comme une force d’occupation ennemie.

Avec ces négociations, les Américains souhaitaient également casser la dynamique entre les jihadistes locaux et étrangers, en permettant uniquement aux locaux de quitter la ville. Mais cela ne s’est pas passé ainsi. J’ai eu confirmation qu’environ environ 80 véhicules remplis de jihadistes, locaux et étrangers, camions et semi-remorques et bus, ont été escortés à l’extérieur de la ville par le FDS."

Légende : Vraisemblablement filmée par un combattant étranger des YPG, cette vidéo montre des jihadistes aux abords d’un bus qui devait les évacuer. La chaîne TV al-Jazeera a  obtenu une autre vidéo de l’exfiltration montrant plusieurs camions quitter la ville sous les yeux des combattants des FDS. 

Selon les FDS, environ 45 000 civils ont quitté la région de Raqqa pour fuir les combats ces derniers mois. Beaucoup d’entre eux ont été accueillis dans des camps de réfugiés dans la ville d’Aïn Issa, à une cinquantaine de kilomètres au nord. Les familles des jihadistes étrangers, des femmes et des enfants, ont elle aussi été placées dans ces camps

Selon le Réseau Syrien des Droits de l’Homme, au moins 1400 civils auraient été tués ces huit derniers mois à Raqqa, dont 308 enfants et 203 femmes.