Depuis la semaine dernière, deux vidéos montrant des jeunes hommes armés de machettes et d’armes blanches circulent sur les réseaux sociaux ivoiriens. Très vite, beaucoup ont qualifié ces gangs de jeunes de "microbes", un terme devenu fourre-tout selon nos Observateurs, au risque de masquer la réalité socio-économique qu’il est censé désigner.

En Côte d’Ivoire, il ne se passe pas une semaine sans que médias et réseaux sociaux ne fassent état d’agressions attribuées à des "microbes" à Abidjan. Ce terme désigne des gangs d’enfants et jeunes adolescents apparus dans les années 2010-2011 lors de la crise post-électorale et qui multiplient les agressions d’une rare violence dans la capitale économique ivoirienne. Début septembre, le décès d’un policier, égorgé par un groupe de "microbes "à Yopougon, avait ainsi suscité une vive émotion.

Sur les deux vidéos, des jeunes armés de machettes

Les internautes à l’origine des deux vidéos publiées la semaine dernière l’assurent : il s’agit à nouveau d’attaques de "microbes". La première vidéo a été prise grâce à une caméra de vidéo-surveillance et montre six jeunes hommes, armés de machettes, avancer dans une rue commerçante. Les passants vaquent à leurs occupations tandis qu’un autre groupe de jeunes se met à courir dans le sens opposé, comme pour fuir. Selon plusieurs personnes contactées par la rédaction des Observateurs de France 24, la scène remonte au mercredi 27 septembre et s’est déroulée dans le quartier commerçant d’Adjamé.


Dans une deuxième vidéo, partagée en fin de semaine dernière, une dizaine de jeunes également armés de machettes s’en prennent violemment à un autre jeune, avant de le laisser s’enfuir. Là encore, plusieurs internautes assurent que la scène s'est déroulée récemment à Adjamé et implique des "microbes". La rédaction des Observateurs de France 24 n'a pas réussi à déterminer la date exacte de cette vidéo, mais il semblerait que la scène date également du 27 septembre, selon une source policière contactée par France 24.

Capture d'écran d'une seconde vidéo publiée la semaine dernière sur les réseaux sociaux ivoiriens le vendredi 29 septembre. 

Ces images ont suscité une avalanche de réactions sur les réseaux sociaux : "Franchement dans quel pays sommes-nous ?", écrit un internaute. "Un film d'horreur bientôt dans tous les quartiers d'Abidjan", renchérit un autre. "Épervier 3, où est-tu ?", s’interroge encore une femme, en référence au nom de l’opération lancée depuis plusieurs années par la police ivoirienne pour venir à bout du phénomène des "microbes".

"Il ne s’agit pas de microbes mais de gangs qui se disputent un territoire"

Pourtant, selon une source proche des forces de sécurité contactée par France 24, les jeunes sur ces images n’ont pas les méthodes d’action des microbes.

Selon les informations transmises par la police, il s’agit d’un règlement de compte entre deux bandes rivales. Ce sont des gangs qui se disputent un territoire dans ce quartier commerçant. Les attaques de "microbes " – que nous préférons appeler "enfants en conflit avec la loi " – existent, nous ne le nions pas. Mais ici, ça ne correspond pas à leurs modes opératoires [NDLR : ils attaquent plutôt les commerces pour subvenir à leur besoin, souvent sous l’emprise de la drogue]. Par ailleurs, comme on peut le constater sur les images, les commerçants voient les jeunes passer sans s’en préoccuper… Tout simplement parce qu’ils savent qu’ils ne sont pas les cibles. Il faut enfin noter que trois des meneurs de l’émeute de mercredi ont été arrêtés.

"Tant qu’on arrivera pas à définir exactement ce que sont les 'microbes', il sera difficile de régler le problème"

Comment faut-il alors définir les "microbes" et différencier leurs actions de celles menées par des gangs ? Pour Francis Akindès, professeur de sociologie à l’université de Bouaké, il est urgent d’interroger l’usage du terme "microbes".

Aujourd’hui, je crois qu’il est compliqué d’appréhender correctement ce problème dans la mesure où chacun parle de "microbes" dès lors qu’il est témoin d’une scène de violence. Adjamé est un quartier commerçant, où les richesses et le commerce ont toujours attiré les gangs et les trafiquants. Il est en effet très probable que ces vidéos montrent un règlement de compte entre bandes rivales et non pas des attaques de "microbes". Cela fait des années que ce quartier est miné par les gangs, ce n’est pas nouveau. Mais les médias parlent de "microbes" et ça fait vendre.
Les internautes aussi, sur les réseaux sociaux, évoquent les "microbes". Pourquoi ? Parce que l’apparition de ces gangs d’enfants il y a cinq ans a été un vrai traumatisme. La société a découvert brutalement que ses propres enfants pouvaient se retourner contre elle. Il y a là-dedans quelque chose de très angoissant qui est constamment en toile de fond lorsqu’on parle des violences urbaines. Pourtant, toutes les violences urbaines ne sont pas à remettre sur le compte des "microbes". Et je crois que tant qu’on arrivera pas à définir exactement ce que sont les "microbes" et qu’on n’étudie pas leur fonctionnement, il sera difficile de régler le problème.

LIRE SUR LES OBSERVATEURS : "Microbes" d’Abidjan, l’impossible réinsertion ?

Pour Francis Akindès, qui a également réalisé un documentaire "Parole de microbes", ces derniers sont des enfants, mineurs, aux méthodes bien précises :

Les enfants délinquants dits "microbes" sont âgé de 10 à 16 ans, 18 ans au maximum. Ils sont violents, désœuvrés et cherchent à gagner de l’argent peu importe le moyen. Ils estiment ainsi que le crime est une activité économique légitime. Pour eux, la mort est banale et ils n’hésitent pas à utiliser des armes, blanches ou à feu. Ils s’illustrent par des vols précédés d’agressions très violentes. La plupart de ces enfants sont issus des quartiers populaires et ont grandi dans une société marquée par la décomposition et la violence. Même si le phénomène a pu toucher plusieurs quartiers d’Abidjan ces dernières années, ils opèrent surtout dans des quartiers qu’ils maîtrisent, notamment Abobo et Yopougon.


Il y a une version politique de leur apparition, selon laquelle certains de ces "microbes" ont joué un rôle en 2010 [ils auraient été éclaireurs dans le "commando invisible, entité paramilitaire combattant alors le régime de Laurent Gbagbo et donc contribué à la chute de l’ex-président. Pour une partie des habitants d’Abidjan, cela expliquerait une certaine conciliation de la part des autorités et hauts dirigeants militants à l’égard de ces enfants, NDLR]. Mais je pense qu’il faut voir dans cette violence la conséquence d’une relégation sociale qui les a précipités dans la rue et dans les gangs. Cette violence juvénile existe également ailleurs, par exemple dans les favelas brésiliennes.
Les forces de l’ordre ont lancé des missions "éperviers" pour venir à bout de ce phénomène, mais elles sont débordées. Et la répression n’est peut-être pas la solution : je pense ainsi qu’il faudrait que des instances de discussion soient mises en place avec ces enfants hors la loi. Mais pour cela, il faut d’abord comprendre leur fonctionnement et ne pas tout mélanger.