MEXIQUE

Au Mexique, des policiers "intimident et empêchent" les journalistes de travailler

Captures d'écran des vidéos de Lenin Ocampo Torres (gauche) et d'Alina Cienfuegos (droite), visibles dans le corps de l'article.
Captures d'écran des vidéos de Lenin Ocampo Torres (gauche) et d'Alina Cienfuegos (droite), visibles dans le corps de l'article.

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Des affrontements opposant des policiers à des étudiants – appartenant à la même école que les 43 jeunes disparus en 2014 – se sont produits le 13 septembre dans l’État de Guerrero, dans le sud du Mexique. Mais la police a empêché plusieurs médias locaux de couvrir les événements, comme le prouvent deux vidéos, dans une zone où l’exercice du journalisme est particulièrement difficile et risqué.

Fin septembre 2014, 43 étudiants de l’École normale rurale "Raúl Isidro Burgos" d’Ayotzinapa – située dans l’État de Guerrero – ont disparu à la suite de violents affrontements avec les forces de l’ordre. Cette affaire avait fait la une des médias internationaux à l'époque, mais elle n’a jamais été élucidée.

>> VOIR NOTRE REPORTAGE LIGNE DIRECTE : Sur la trace des 43 étudiants de l’école d’Ayotzinapa kidnappés par la police

La répression à l’égard des étudiants de cet établissement ne date toutefois pas de 2014 : connu pour être un foyer de contestation politique, il n’est guère apprécié des autorités.

Les affrontements du 13 septembre constituent donc l’énième épisode d’une longue série noire pour les étudiants de cette école. Ce jour-là, certains d'entre eux ont volé un camion-citerne contenant de l’essence, ainsi que d’autres véhicules. De fait, les étudiants de cet établissement volent régulièrement des véhicules et du carburant, afin de mener à bien leurs actions (manifestations dans les villes voisines, etc.).

À la suite de ce vol, la police est donc intervenue, et les étudiants ont pris la fuite en bus. D'après eux, les policiers ont alors tiré en direction des pneus de l'un des bus à bord duquel ils voyageaient, ce que contestent les autorités. Une dizaine d’étudiants ont ensuite été arrêtés. En réaction, les élèves ont alors retenu en otage quatre policiers.

"Nous étions les seuls que la police empêchait de passer"

Alina Cienfuegos est journaliste pour le quotidien "El Sur Periódico de Guerrero". Elle est basée à Chilpancingo, où elle couvre les sujets liés à l’éducation.

Le 13 septembre, j’ai voulu me rendre à l’endroit où se trouvait le bus, non loin de Tixtla de Guerrero, pour voir ce qu’il s’était passé. Mais les policiers m’ont empêchée d’y aller, comme on peut le voir dans la vidéo que j’ai prise.

Vidéo tournée le 13 septembre par Alina Cienfuegos, non loin de Tixtla de Guerrero.

Il y avait plusieurs confrères dans la voiture blanche que l’on voit dans la vidéo. Moi, j’étais dans un autre véhicule, avec d’autres collègues.

Les policiers nous ont d’abord dit qu’ils avaient bloqué le passage car il y avait "des problèmes" un peu plus loin et qu’il "pouvait nous arriver quelque chose". Puis ils ont dit qu’il n’était plus possible de passer, même à pied. Sauf que nous étions les seuls qu’ils empêchaient de passer : nous avons vu d’autres automobilistes, des piétons et des bus circuler normalement.

Au final, une quinzaine de journalistes, de médias locaux et nationaux, n’ont pas pu se rendre à l’endroit où se trouvait le bus. Nous nous sommes plaints, mais cela n’a servi à rien. Visiblement, ils ne voulaient tout simplement pas que l’on couvre ce qui s’était passé là-bas. Ou simplement nous énerver…

Quand nous avons réalisé que nous ne pourrions jamais passer, nous sommes retournés à Chilpancingo [une localité à 17 km de Tixtla de Guerrero, NDLR]. Et trois heures plus tard, nous avons finalement pu nous rendre sur les lieux de l’affrontement, où se trouvaient toujours des douilles. Mais le bus n’était plus là.

"On peut recevoir des coups, des pierres"

Je suis journaliste depuis quatre ans. C’est dangereux essentiellement quand je couvre les manifestations. Lorsque la police les disperse, peu importe que l’on soit journaliste ou non : on peut recevoir des coups, des pierres…

Mais d'une manière générale, l’exercice de notre métier est de plus en plus compliqué. Je pense que c’est lié à la crispation grandissante des autorités vis-à-vis de la mobilisation qui existe autour des 43 étudiants disparus – pour que la lumière soit faite dans cette affaire – dans la mesure où elle ne faiblit pas. Par exemple, on ne m’avait jamais empêchée d’accéder à un endroit jusqu’à présent... Par ailleurs, on m’accuse régulièrement d’être "du côté des étudiants" ou encore d’être "très dure" avec les autorités, notamment sur les réseaux sociaux.

"Quand il y a des affrontements, il arrive que les policiers nous prennent en photo"

Lenin Ocampo Torres travaille également pour "El Sur Periódico de Guerrero". Contrairement à Alina Cienfuegos, il a pu se rendre à l’endroit où le bus avait été immobilisé, le 13 septembre.

Je suis arrivé sur les lieux 30 minutes après que le bus a été immobilisé, avec deux confrères. À ce moment-là, il n’y avait pas encore assez de policiers pour nous empêcher de passer. Mais ceux qui étaient sur place ne voulaient pas que l’on filme : la vidéo que j’ai prise en atteste. Nous sommes donc repartis au bout de dix minutes.

Vidéo tournée le 13 septembre par Lenin Ocampo Torres, non loin de Tixtla de Guerrero.

L’exercice du journalisme est assez compliqué ici. Quand il y a des affrontements, comme ce qui s’est passé le 13 septembre, il arrive que les policiers nous prennent en photo. Ou alors ils photographient nos véhicules. C’est une façon de nous intimider. Autre exemple : en 2011, lorsqu’ils avaient tué deux étudiants – toujours de cette même école – je m’étais retrouvé quasiment au milieu de la fusillade...

Selon l’ONG Reporters sans frontières, l’État de Guerrero est l’un des plus dangereux pour les journalistes au Mexique. Outre les pressions policières, le danger vient notamment des cartels de la drogue qui opèrent dans la zone. Selon l'Association des journalistes de l’État de Guerrero, 29 reporters ont ainsi été agressés au cours des six derniers mois par des policiers, des criminels ou encore des fonctionnaires. Un journaliste spécialisé dans les questions policières et criminelles, Cecilio Pineda Brito, a notamment été abattu le 2 mars dernier, à Ciudad Altamirano.