RD CONGO

Une prison congolaise expose en pleine rue ses détenus mourant de faim

Les corps de 28 détenus en état d'hypoglycémie sévère ont été déposés devant la prison de Kabare, près de Bukavu, pour interpeller les autorités sur la pénurie de vivres. Photo : Justino Mutabunga / Facebook
Les corps de 28 détenus en état d'hypoglycémie sévère ont été déposés devant la prison de Kabare, près de Bukavu, pour interpeller les autorités sur la pénurie de vivres. Photo : Justino Mutabunga / Facebook

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La prison de Kabare, à une dizaine de kilomètres de Bukavu (Sud-Kivu, dans l'est du pays), ne reçoit plus assez de vivres pour subvenir aux besoins de ses 300 prisonniers. Pour alerter les autorités, la direction du centre pénitencier a "exposé" lundi 11 septembre, devant son établissement, une vingtaine de prisonniers mourants.

Depuis lundi, d’étonnantes images montrant des hommes en train de déposer plusieurs corps inertes aux portes de la prison de Kabare circulent sur les réseaux sociaux. Sur sa page Facebook, Justin Bahirwe Mutabunga, avocat et coordinateur de l’association congolaise de défense des droits de l’Homme SOS IJM, explique que ce sont des prisonniers "exposés à la pitié des passants pour solliciter leur charité", faute de nourriture dans la prison. Il a été le premier à relayer ces photos, prises par son association.

"Depuis trois mois, il n'y a ni médicaments, ni nourriture, ni eau pour les détenus de Kabare"

La prison de Kabare connaît une situation très compliquée. Avec mon association, nous veillons au respect des droits de l’Homme dans les prisons du Sud-Kivu et je peux assurer que depuis trois mois, il n’y a ni médicaments, ni nourriture, ni eau pour les détenus de Kabare. Cela fait plusieurs fois que la direction du centre pénitencier alerte, en vain, les autorités, d’où la décision d’exposer ces prisonniers mourants.

Le manque de nourriture dans cette prison, et dans d’autres prisons du pays, n’est pas nouveau. Souvent, les prisonniers doivent compter sur leurs familles pour apporter de la nourriture ou sur la solidarité de certaines associations. Mais depuis juin, la situation est devenue totalement ingérable à Kabare, menaçant gravement la santé des détenus.

Lundi, en plus de l’action menée par la direction de la prison, mon association a adressé une lettre au procureur du Sud-Kivu afin que des solutions d’urgence soient trouvées. Le jour même, trois détenus ont pu être hospitalisés. [Ce jeudi], deux d’entre eux sont revenus à la prison, alors qu’une femme est encore à l’hôpital. Le lendemain de la lettre, la province du Sud-Kivu a envoyé des vivres à Kabare. Alors que cela faisait plusieurs semaines que la direction de la prison avertissait sur ce problème, la publication de ces photos chocs a permis une réponse immédiate. Pour le moment, il y a déjà assez de vivres pour tenir un mois et nous veillerons à ce que la pénurie ne se reproduise pas.

Une situation "réglée" ?

Le directeur de la prison de Kabare, Danny Kilanga Muyumba, assure à France 24 ne pas "avoir mis en scène cette mascarade". Pourtant, les images montrent bien des hommes placer les corps à l’entrée de la prison devant des policiers, qui ne semblent pas réagir. Le directeur confirme cependant qu’il y a eu "un petit retard d’approvisionnement" à la prison qui a débouché sur une grave crise sanitaire avec "trois hospitalisations". "La situation est désormais réglée", conclut-il.

Des hommes placent des détenus devant la prison sous le regard des policiers, lundi 11 septembre. 

Ce n’est pourtant pas la première fois que la prison souffre d’une pénurie. En février dernier, des détenus avaient tenté de se soulever pour protester contre le manque de nourriture. Selon des sources proches de l’établissement citées par une radio locale, un prisonnier était mort de faim le 15 mai.

Le 30 juin, Kabare a été secouée par une nouvelle mutinerie, toujours pour réclamer à manger. Cinq jours plus tard, alors que les prisonniers n’avaient toujours pas reçu de provisions, la ministre provinciale de la Justice, Siuzike Basezage, assurait à Radio Okapi qu’il y avait eu une "tentative d’évasion", mais que "grâce à la sécurisation de la prison, personne n’a fui". Elle s’était engagée à résoudre le problème de manque de "vivres et de non-vivres". Mais aucune solution durable n’a été trouvée et une nouvelle tentative d’évasion avait été organisée le 18 juillet. "Tous ces événements sont différents, il faut les distinguer les uns des autres", se défend le directeur de la prison.

De son côté, Pascal Katagondwa, en charge des questions pénitentiaires au ministère provincial de la Justice du Sud-Kivu, assure à France 24 avoir fait de son mieux pour qu’une "solution d’urgence" soit mise en place ce mois-ci à Kabare. "Pour le reste, nous attendons que le gouvernement central à Kinshasa débloque le budget nécessaire à la bonne gestion des prisons."

En mai, une enquête de l’association ASBL - Médecins chrétiens au service des prisonniers (MCSP) - avait dénoncé les conditions inhumaines de détention dans les prisons de l’est de la RD Congo, où se trouve la province du Sud-Kivu. Le rapport révélait notamment que les prisonniers avaient, pour plupart, accès à seulement un repas par jour.