Une femme est décédée le 19 août à Cali, la troisième ville de Colombie, à la suite d’une opération de chirurgie esthétique. Il ne s’agit pas d’un cas isolé, puisque 30 personnes sont mortes dans des circonstances semblables l’an dernier dans le pays, où ces interventions sont très populaires. En cause : des opérations parfois réalisées par des médecins incompétents ou dans des établissements clandestins, où l’appât du gain prime sur la santé des patients.

C’est une femme d’une quarantaine d’années qui est décédée le 19 août à Cali, trois jours après son opération dans un établissement du nord de la ville. Elle avait subi trois opérations au cours de la même journée : augmentation de la taille des seins, liposculpture (pour supprimer des graisses) et remodelage des fesses. Selon sa fille, elle était entrée dans le bloc opératoire à 9 h et en était ressortie à 17 h.

À la suite de ce drame, les autorités locales ont annoncé l’ouverture d’une enquête pour déterminer si l’établissement était habilité à réaliser de telles opérations. Il s’agit du huitième décès lié à une opération de chirurgie esthétique à Cali depuis le début de l’année.

Quarante-trois décès en deux ans

À l’échelle nationale, 30 décès liés à ce type d’opérations ont été recensés en 2016, contre 13 en 2015, selon l’Institut national de médecine légale. S’il s’agit des cas les plus extrêmes, les complications post-opératoires sont également fréquentes lorsque les interventions ont été mal réalisées : infections, cicatrices, perte de sensibilité d’une partie du corps, etc.
 
Selon la Société internationale de chirurgie esthétique et plastique, la Colombie est le septième pays dans le monde concernant le nombre d’interventions chirurgicales et non-chirurgicales réalisées chaque année (548 638 en 2015). Les opérations chirurgicales les plus pratiquées sont la liposuccion (pour supprimer des graisses), l’augmentation des seins et l’abdominoplastie (pour avoir un ventre plat).

Les cicatrices sur la poitrine de la journaliste Lorena Beltrán, à la suite d'une opération ratée. Un cas loin d'être isolé.

"Il est anormal de courir des risques plus élevés en raison de la mauvaise formation du praticien"

Lorena Beltrán est journaliste. Elle s’est fait connaître en 2016 en dévoilant dans la presse ses cicatrices dues à une opération de réduction mammaire ratée, réalisée deux ans plus tôt. Elle explique pourquoi les opérations de chirurgie esthétique comportent certains risques en Colombie  :

La chirurgie esthétique est très rentable pour les médecins car les patients les paient directement : il n’y a pas d’organismes intermédiaires. Sans compter que la demande pour ce type d’opérations est très forte. Du coup, cette spécialité attire de nmbreux médecins. Sauf qu’il y a bien plus de candidats que de places disponibles dans les universités proposant cette spécialité, qui dure quatre ans en Colombie. Certains partent donc l’étudier à l’étranger.

Seul problème, parmi eux, certains suivent une formation beaucoup plus courte [souvent entre six mois et deux ans, NDLR]. Puis ils obtiennent l’autorisation de pratiquer cette spécialité à leur retour en Colombie, grâce à l’aval du ministère de l’Éducation nationale.

Diplômes "express"…

Ces praticiens sont donc moins bien formés, puisque ces diplômes "express" n’équivalent pas du tout à une spécialité de quatre ans. Par conséquent, il est plus risqué de se faire opérer par eux. Par exemple, ils ont tendance à faire des "combos esthétiques", c’est-à-dire à réaliser plusieurs opérations simultanées pour économiser de l’argent : liposuccion, seins, nez, etc. Or, cela prend forcément des heures, ce qui augmente les risques pendant et après l’opération comme l'embolie pulmonaire, l'arrêt cardiaque, etc. Même s’il est toujours risqué de se faire opérer, il est anormal de courir des risques plus élevés en raison de la mauvaise formation du praticien…

Un certain nombre de praticiens partis à l’étranger ont été autorisés à exercer en Colombie car les diplômes "express" peuvent être validés très facilement. C’est un domaine qui est très peu régulé. De plus, cela a également été rendu possible en raison de la corruption. Par exemple, l’an dernier, une fonctionnaire du ministère de l’Éducation nationale a été mise en examen pour avoir autorisé une quarantaine de praticiens à exercer la chirurgie esthétique en échange de pots-de-vin.

… et cliniques clandestines

Par ailleurs, il existe des cliniques clandestines. [Dans ces "cliniques de garage", comme elles sont appelées, il arrive que des personnes n’ayant aucune formation médicale réalisent des opérations et que des substances interdites soient injectées dans le corps des patients. Des fermetures ont lieu régulièrement à la suite d’inspections, NDLR.]


La journaliste Lorena Beltrán montre les cicatrices liées à son opération ratée en 2014. Crédit : El Espectador.


À l'image de Lorena Beltrán, ces femmes ont témoigné dans le quotidien El Espectador après avoir été victimes d'opérations de chirurgie esthétique ratées. Crédit : El Espectador.

Tarifs moins élevés

Certains patients se font opérer par des médecins mal formés ou dans des cliniques clandestines, notamment car leurs tarifs sont souvent moins élevés. Pourtant, on trouve des médecins qualifiés proposant des tarifs abordables, même pour la classe moyenne, car la chirurgie esthétique coûte bien moins cher ici qu’aux États-Unis par exemple [deux à quatre fois moins cher, ce qui explique pourquoi 24 % des patients viennent d’autres pays, NDLR]. De plus, certains patients vont dans des établissements clandestins car ils sont mal informés. Ou alors ils font confiance à des médecins qui les trompent avec leurs diplômes, comme cela a été mon cas…

En Colombie, quand une personne a des problèmes ou meurt après avoir fait de la chirurgie esthétique, on entend souvent "c’est la vanité qui l’a tuée", comme si elle était responsable de ce qui lui était arrivé. C’est très difficile au niveau psychologique. Alors que ce sont les cliniques clandestines, le manque de contrôle de l’État et de prévention qui tuent les patients. De mon côté, je vais mieux depuis que j’ai été opérée à nouveau en février, puisque le résultat a été très satisfaisant.


Lorena Beltrán a lancé une campagne sur les réseaux sociaux en 2016, notamment pour réclamer l’adoption d’une loi régulant le secteur de la chirurgie esthétique. Crédit : Mauricio Alvarado.


L’an passé, Lorena Beltrán a lancé la campagne #CirugiaSeguraYa ("Chirurgie sûre maintenant") sur les réseaux sociaux, pour dénoncer l’ensemble de ces problèmes et réclamer l’adoption rapide d’une loi régulant le secteur.

Si un projet de loi visant à réglementer l’exercice de cette spécialité est actuellement examiné au Congrès, le chemin reste toutefois long à parcourir. L'an dernier, après avoir cessé de valider les diplômes obtenus dans quatre universités étrangères durant un mois, le temps de réaliser une enquête, le ministère de l’Éducation nationale a finalement indiqué qu'il allait continuer à les valider. En outre, en mai dernier, la Cour constitutionnelle a autorisé les jeunes à recourir à la chirurgie esthétique dès l’âge de 14 ans, avec l’autorisation de leurs parents.



Article écrit en collaboration avec
Chloé Lauvergnier

Chloé Lauvergnier , Journaliste francophone