IRAN

Comment contourner la censure dans les films iraniens ? (2/2)

Captures d'écran des films "Fat Shaker", "Delighted" et "By No Reason".
Captures d'écran des films "Fat Shaker", "Delighted" et "By No Reason".

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L’industrie du cinéma iranien est l’une des plus respectées au monde, avec des dizaines de prix internationaux remportés chaque année. Mais, comme toute œuvre artistique, chaque film doit passer par la case censure. Plongée dans les rouages d’un système d’État au service de la théocratie, avec le réalisateur Abdolreza Kahani.

En Iran, le ministère de la Culture et de l’Orientation islamique demande souvent aux réalisateurs d’opérer des changements dans leurs films, voire les interdit complètement. C’est ce qu’a expliqué Abdolreza Kahani, un réalisateur récompensé par de nombreux prix, dans la première partie d’un entretien publiée sur les Observateurs de France 24.

>> LIRE LA PREMIÈRE PARTIE DE CET ENTRETIEN : Toutes ces choses que vous ne pouvez pas voir dans les films en Iran (1/2)

Dans la seconde partie de cet entretien, Abdolreza Kahani explique les techniques qu’il utilise pour éviter les restrictions, de même que d’autres réalisateurs iraniens.

Être créatif pour contourner la censure

Au cours des quatre dernières décennies, les réalisateurs ont appris à mettre en scène certains éléments interdits de façon différente. Par exemple, on n’est pas censé montrer un homme et une femme se toucher, même lorsqu’ils sont mariés.

Du coup, si l’on veut montrer un couple se disputer, il faut que les acteurs cassent des assiettes et jettent des choses partout. Mais ils ne peuvent pas en venir aux mains.

Je me rappelle également d’un film dans lequel un jeune homme marchait en direction de sa chérie pour l’embrasser, en extérieur. La caméra bougeait, donc quand il est arrivé à sa hauteur, le couple était caché par un arbre. On peut supposer qu’ils se sont enlacés derrière cet arbre.

On a également développé des techniques spéciales pour évoquer certains sujets tabous, comme le viol, par exemple en filmant uniquement une porte fermée. Lors des festivals de films internationaux, c’était intéressant pour les non-Iraniens de découvrir cette technique.

Cela dit, cela fait presque 40 ans que l’on utilise les mêmes métaphores pour évoquer les scènes interdites, donc il n’y a plus aucune créativité. La censure constitue vraiment un obstacle énorme lorsque l’on souhaite montrer les interactions humaines les plus élémentaires en Iran.

Extrait du film "Delighted" d'Abdolreza Kahani, interdit par les autorités.

Espérer qu’ils ne remarqueront rien

Lorsque les censeurs m’ont demandé de modifier mon film "By No Reason" ("Sans Raison" en français), sorti en 2012, pour que le personnage de la femme religieuse soit "gentil", en changeant les dialogues et en coupant des séquences, je leur ai dit : "Ok, je vais faire ces changements."

Puis je suis revenu vers eux en leur donnant un DVD avec la nouvelle version du film, qui a été acceptée. Je leur ai alors demandé de me rendre le DVD, en leur disant que j’avais besoin de copier les modifications, pour changer la version originale.

Mais j’ai ensuite détruit ce DVD et nous avons projeté la version originale dans les cinémas. Heureusement, personne n’a jamais rien remarqué. J’ai pris ce risque car je voulais que les gens voient le film que j’avais vraiment réalisé.

Bande-annonce du film "By No Reason" d'Abdolreza Kahani.

Diffuser les films sur Internet, en dehors des cinémas

Ces dernières années, les nouvelles technologies nous ont permis de contourner la censure autrement. Certains réalisateurs ont ainsi déjà diffusé des parties censurées de leurs films sur les réseaux sociaux, pour montrer aux gens ce qu’ils n’avaient pas pu voir au cinéma.

D’autres ont également posté des films entiers sur Internet, lorsqu’ils avaient été totalement interdits. C’est ce qu’ont fait deux réalisateurs – Ali Ahmadzadeh et Mohammad Shirvani – l’an dernier. Le premier a réalisé "Kami’s Party" en 2013 : ce film a été validé par les censeurs, mais il n'a jamais été programmé dans les cinémas. Il l’a finalement mis en ligne sur le site Internet Vimeo en septembre 2016. Quant au second, après l’interdiction de son film "Fat Shaker" en 2013, il a décidé de diffuser les différents épisodes de son film sur Instagram, en postant une minute à la fois.

Diffuser un film en ligne, c’est un acte de désespoir, puisque l’on sait que l’on perd toute chance de gagner de l’argent dans les cinémas. Mais c’est également une façon de protester, puisque cela permet au moins de montrer le film réalisé au grand public. C’est quand même l’objectif de tous les artistes.

Extrait du film "Fat Shaker" de Mohammad Shirvani, publié sur son compte Instagram.

Le problème de l’auto-censure

La plupart des réalisateurs iraniens ne parviennent jamais à faire les films qu’ils avaient initialement imaginés. On doit toujours remettre le scénario au ministère de la Culture. S’il est rejeté, on peut alors proposer une deuxième, voire une troisième version, jusqu’à ce que l’on obtienne l’autorisation pour réaliser le film. J’ai fait 10 films, mais j’ai écrit au moins 30 scénarios.

Du coup, les réalisateurs et les auteurs ont appris à s’auto-censurer. C’est quelque chose qui touche toute l’industrie du cinéma. Lorsque l’on tourne un film, tous les membres de l’équipe deviennent ainsi des censeurs. Par exemple, les acteurs et les cameramen peuvent suggérer de changer différentes choses, pour que le film ne soit pas censuré. De plus, les investisseurs poussent également à la réalisation de films "diffusables".

Des décennies de censure ont créé une sorte de psychose, même chez les fans de films iraniens. Quand ils regardent un nouveau film, ils se demandent quelles scènes ont été effacées. Ils sont parfois convaincus qu’une scène a été coupée, même si ce n’est pas le cas, ou alors ils imaginent de nouvelles scènes.

 

Extrait du film "Fat Shaker" de Mohammad Shirvani, publié sur son compte Instagram.

Des ravages sur le long terme

Cette longue histoire de la censure est vraiment déprimante. On travaille durant des mois pour faire un film, et celui-ci peut être interdit en quelques minutes, ce qui ruine les efforts de toutes les personnes impliquées dans sa réalisation. Par conséquent, la passion des réalisateurs s’estompe. Ils réalisent moins de films, voire n’en font plus du tout, ce qui ne fait pas évoluer le cinéma.

Par ailleurs, tout cela a un prix. La réalisation de mon dernier film en Iran, "Delighted", a coûté plus de 1,5 milliard de tomans [soit 400 000 euros, NDLR]. Mais il a été interdit, donc les investisseurs ont perdu cette somme. De plus, on estime qu’on aurait pu gagner au moins 10 milliards de tomans [soit 2,6 millions d’euros, NDLR] au box office…

Les investisseurs préfèrent donc placer leur argent dans des secteurs plus rentables, comme la construction, plutôt que d’aider les réalisateurs sérieux et engagés. Si on continue comme cela, il n'y aura bientôt plus que des films médiocres et superficiels projetés dans les cinémas en Iran...

Extrait du film "Delighted" d'Abdolreza Kahani, interdit par les autorités.