PAKISTAN

Discostan : des nuits underground de Los Angeles aux sanctuaires soufis du Pakistan

Amitis Motevalli, une artiste iranienne, lors d'une performance artistique au "Discostan". Crédit photo : Farah Sosa
Amitis Motevalli, une artiste iranienne, lors d'une performance artistique au "Discostan". Crédit photo : Farah Sosa

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Aruna Irani est une DJ phare des nuits underground de Los Angeles, connue pour ses soirées qui attirent un public à l’image de la ville : divers et multiple. Elle est partie au fin fond du Pakistan, dans des sanctuaires soufis, qui sont la cible régulière d’attaques de groupes jihadistes.

Aruna Irani, de son vrai nom, Arshia Fatima Haq, explique les raisons d’un tel voyage.

"J’ai eu envie de filmer les chants religieux soufis que j’ai entendus et tant aimés enfant."

À Los Angeles, lors de mes soirées, j’aime mixer des sons de Beyrouth à Bangkok en passant par Bombay. Souvent, je passe des musiques d'Asie du Sud, d'Afrique du Nord et du Moyen-Orient, de pays dont j'aime la musique et qui sont aujourd'hui malheureusement touchés par la guerre, l'Irak, la Syrie et le Pakistan par exemple. Beaucoup d’Américains, immigrés et enfants d’immigrés, viennent à mes soirées. Ils y trouvent un espace pour être en lien avec leur pays d’origine en toute liberté. C’est vraiment une démarche que j’ai eu et continue d’avoir : explorer mon héritage culturel et religieux, revendiquer une plus grande liberté, redonner une place entière à ma spiritualité.

Arshia entrain de mixer à une soirée Discostan. Crédit photo : Zachary David Klein

Je suis née en Inde et suis arrivée à l’âge de 5 ans aux États-Unis avec ma famille. Musulmans de religion, nous suivions les règles strictes d’un islam orthodoxe. Je tenais à explorer ma spiritualité autrement. Par chance, mon père m’a introduite, aux Ghazals, chants poétiques inspirés de l’islam mystique, qu’il écoutait souvent dans la voiture.

Ce n’est donc pas entièrement un hasard si je suis devenue DJ et ai fondé Discostan. Mon père a des placards remplis de cassettes de chants religieux soufis. Aujourd’hui, je collectionne des centaines de vinyles et archive des morceaux de musique que je prends soin d’enregistrer pendant mes voyages.

Production de DJ Aruna Irani à écouter sur Soundcloud

"J’ai sillonné le Pakistan avec ma caméra et mon enregistreur"

En 2014, je suis partie pour la première fois au Pakistan. Après des études de master en cinéma expérimental, j’ai eu envie de filmer les chants religieux soufis que j’ai entendus et tant aimés enfant. J’ai pris contact avec des membres de ma famille, émigrés d’Inde au Pakistan. Une fois sur place, j’ai sillonné, avec ma caméra et mon enregistreur, les régions du Punjab et du Sindh, à la recherche de ces sanctuaires, lieux d’adoration de dieu et des saints soufis. L’expérience était très riche, alors j’y suis retournée en 2016.

Je me souviens du sanctuaire de Lal Shahbaz Qalandar, l’un des plus importants au Pakistan, où le tombeau du saint soufi Lal Shahbaz Qalandar date du XIIIe siècle. Chaque jeudi, entre la prière du soir et la prière de l’aube, femmes et hommes se réunissent pour le Dhikr, l’invocation de dieu.

 

Arshia Fatima Haq entrain d'enregistrer des Qawwal, chants religieux soufi. Archives personnelles.

"Des femmes entrent en transe. C’est une expérience physique et émotionnelle très forte"

">Je me souviens de ces nuits passées à les écouter. Des Tabla, tambours, commencent à résonner. Des Qawwali, des chants dévotionnels, se font entendre. Ils sont parfois en urdu, parfois dans les langues locales, toujours avec l’intention d’être compris. La musique traverse les corps, qui se mettent en mouvement. Des femmes entrent en transe. C’est une expérience physique et émotionnelle très forte. Cette célébration de l’amour et de la beauté éternelle, c’est un amour sacré, une musique qui lave le coeur. Ce sanctuaire a été l’objet d’une attaque-suicide (cet attentat perpétré le 16 février 2017, revendiquée par l’organisation Etat islamique, a fait 88 morts – NDLR). Ça a été un choc pour moi.

 

Lors de mes voyages, j’ai également filmé et enregistré des chants pendant les festivals, occasions de pèlerinages sur les tombeaux des saints soufis, où chacun trouve l’espace d’exister et de s’exprimer dans toute sa singularité. Des femmes, des hommes, souvent issus de milieux pauvres, des transgenres, des prostitués… C’est un mélange étonnant.

J’ai eu beaucoup de chance d’avoir accès à ces événements. C’est un cadeau que l’on m’a fait en tant que femme, originaire de cette région, parlant l’urdu. Ce n’a pas toujours été facile. Je me souviens d’une fois, une femme était en transe, possédée par des esprits. Elle est venue vers moi et m’a crié que les esprits allaient briser la caméra si je ne cessais de filmer. J’ai coupé la caméra.

 

  Extrait du projet de film expérimental d'Arshia Haq

"Il est maintenant possible de les écouter sur Spotify"

De retour à Los Angeles, j’ai fait écouter les chants que j’ai enregistrés au label Sublime Frequencies, et il est maintenant possible de les écouter sur Spotify. Je travaille sur un projet de film expérimental. Je tiens à partager cette expérience de l’islam, qui permet un engagement total du corps et de l’esprit, et en ce sens une plus grande libération.

 

Album à écouter sur Spotify