GRECE

Les familles de réfugiés, victimes des nouvelles politiques européennes à Lesbos

Capture d'écran d'une vidéo prise dans le camp de réfugiés de Muria, mai 2017.
Capture d'écran d'une vidéo prise dans le camp de réfugiés de Muria, mai 2017.
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Dans son rapport publié au mois de juillet, l’ONG Médecins sans frontières déplore la réduction drastique, par les autorités grecques, des activités humanitaires auprès des migrants de l’île de Lesbos. Cette décision, censée les pousser à retourner en Turquie, à l’instar des nouvelles directives européennes, ne fait que précariser davantage la situation des migrants les plus vulnérables, comme les familles avec enfants, selon l'ONG. Témoignage d’une mère de famille syrienne.

Cette vidéo a été tournée dans le camp de Moria, à Lesbos, où sont réunis les migrants arrivés clandestinement en Europe, au mois de mai, soit au début de la mise en place de nouvelles politiques restrictives envers les migrants.

Sur ces images, publiées par une activiste marocaine, on découvre Rym (pseudonyme), une mère de 26 ans partie de Syrie avec son mari et ses deux enfants, dont l’aîné a quatre ans. La vidéo comporte plusieurs séquences.

Au début, on voit la femme sangloter en tenant ses deux enfants dans les bras, et crier : "Nous avons fui l’injustice pour la subir à nouveau ici. Nous pensions trouver ici des organisations humanitaires qui nous viendraient en aide. […] On a jeté nos affaires dehors pour nous obliger à partir [au camp de Moria]. Mon fils a attrapé la gale. Il n’a pas pris une douche durant 10 jours."

Ensuite, l’intervention d’un groupe d’hommes en civil crée un mouvement de panique. Ils semblent vouloir arrêter l'un des hommes qui étaient présents autour de Rym. Cette dernière intervient alors pour tenter de les en empêcher. Au milieu des cris, on entend un homme dire : "S’il-vous-plaît, il y a un bébé !"

Dans la séquence suivante, on voit Rym allongée par terre et prise de tremblements. Puis on retrouve la jeune femme sur une chaise roulante et elle se plaint des violences subies.

La vidéo est interrompue quand on essaye de confisquer le téléphone portable avec lequel la scène a été tournée. On entend la jeune femme qui filmait crier à l'un de ses camarades : "Prends le portable avec toi !" Cette dernière dit avoir été arrêtée et battue par la police grecque à la suite de ce tournage.

 

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Cette vidéo a été filmée par Nawal, une activiste marocaine publiant des informations sur Facebook. Elle vit en Italie et se rend régulièrement en Grèce pour témoigner de la situation des réfugiés sur place. Les visages ont été floutés pour préserver l'anonymat des personnes.

"La situation a empiré depuis, et personne ne nous écoute"

Rym est originaire de la ville de Khan Cheikhoun, dans la région d’Idlib, dans le nord-ouest de la Syrie. À la suite des massacres et de l’attaque chimique qu’a connus la ville en février et avril 2017, Rym et son mari ont décidé de quitter le pays pour mettre leurs enfants à l’abri.

Nous avons d’abord passé la frontière avec la Turquie, puis nous sommes passés illégalement en Grèce, après avoir connu l’enfer et l’exploitation des passeurs clandestins. Ces derniers ont retardé à plusieurs reprises notre départ vers l’Europe et nous faisaient du chantage pour obtenir davantage d’argent. Au bout de la quatrième tentative, nous avons enfin réussi à arriver à Mytilène, sur l’île de Lesbos, le 5 mai.

Lire sur les Observateurs >> Les mensonges des passeurs au radar : ce qu'ils ne diront jamais aux migrants

Là-bas, nous avons été transférés vers le camp de réfugiés de Moria, où nous avons été placés dans "la grande tente", tel qu’on l’appelle sur place, mais qui était plutôt une grande prison. Nous étions environ 75 personnes et les conditions de vie étaient très mauvaises : nos lits étaient collés les uns aux autres, les toilettes et les douches – quand elles étaient disponibles – étaient très sales et nous n’avions pas le droit de sortir du camp. Aucun suivi médical n’était assuré non plus, à tel point que mon fils de trois ans a attrapé la gale.

"J’ai perdu mon bébé dans le nouveau camp"

Dix jours plus tard, nous avons été transférés dans une autre tente, dont la superficie ne dépassait pas les 12 mètres carrés. Nous y vivions avec trois autres familles ! À côté de nous, il y avait d’autres tentes occupées par de jeunes hommes qui consommaient souvent de l’alcool au point de se saouler. Mon mari et moi avons pris peur pour nos enfants : nous craignons ce que ces jeunes gens pouvaient faire en état d’ébriété. Nous avons demandé à être transférés dans un lieu plus tranquille, où il n’y a que des familles.

J’étais tellement désespérée que je me suis assise à côté de l’entrée de la direction du camp, jusqu’à ce qu’on réponde à notre demande de transfert. Un agent de sécurité, en civil, m’a violentée. Ensuite, quatre autres s’en sont pris à mon mari et l’ont frappé. J’avais très peur pour lui, car il souffrait encore d’une blessure au ventre, conséquence de la guerre en Syrie. Tout ça a eu lieu devant mes enfants. J’ai été très affectée, au point de perdre connaissance et d’avoir une crise de nerfs. J’ai souffert aussi d’une chute brutale de la tension artérielle.

Depuis, la situation a empiré. Nous avons été déplacés dans le camp de Kartibi, sur la même île, où j’ai appris que j’étais enceinte. Je me sentais très mal. Quelques jours plus tard, j’ai eu des saignements et j’ai perdu le bébé.

Nous ne recevons aucune aide humanitaire ici, et personne ne nous écoute. La situation est catastrophique, les températures sont insupportables et il n’y a même pas assez de nourriture pour tout le monde.

"Le manque de moyens est flagrant alors que le nombre de réfugiés ne cesse d’augmenter"

L’ONG Médecins sans frontières a pointé, dans son dernier rapport publié en juillet, la "détérioration dangereuse des conditions de vie des demandeurs d’asile à Lesbos". Elle déplore notamment les restrictions émises par les autorités grecques afin de réduire le personnel médical et paramédical présent dans les camps, ainsi que leurs heures d’activités. Le seuil de vulnérabilité des patients a également été revu à la baisse par l’Union européenne depuis juin 2017, en accord avec le ministère grec de la Santé, afin d’identifier ceux qui pourraient être renvoyés en Turquie.

Louise Roland-Gosselin est responsable des affaires humanitaires au sein de MSF :

Le nombre de réfugiés à Lesbos ne cesse d’augmenter. On en comptait 1 200 en juillet, et aujourd’hui, on en est à 3 800, rien que dans le camp de Moria. Inutile de vous dire que leurs conditions de vie sont extrêmement difficiles.

Initialement, il y avait une équipe d’aide médicale qui faisait le tour des tentes afin de s’occuper des personnes dites "vulnérables", c’est-à-dire les femmes enceintes, les handicapés, les blessés, les amputés, etc. Ces personnes sont aussi censées bénéficier d’une procédure accélérée afin que leurs dossiers soient étudiés rapidement et qu’ils soient transférés de l’île à l’une des villes grecques du continent.

Malheureusement, à cause des nouvelles directives européennes et de la réduction des effectifs, la situation de ces personnes va de mal en pire et elles ont de moins en moins accès à l’aide médicale. La situation est très alarmante sur place.

Depuis les accords sur l’immigration entre l’Union européenne et la Turquie de mars 2016, les autorités grecques, en accord avec Bruxelles, détiennent les réfugiés qui arrivent sur les îles de Lesbos et Chios dans des camps, jusqu’à statuer sur leurs demandes d’asile. Le 2 avril dernier, le parlement grec a également adopté une loi permettant de "limiter le mouvement" des nouveaux arrivants à l’intérieur des institutions d’accueil qui se trouvent dans les zones de frontière, comme les îles, pour une période pouvant aller jusqu’à trois mois.

Article initialement publié par la rédaction des Observateurs sur le site InfoMigrants.