IRAN

Toutes ces choses que vous ne pouvez pas voir dans les films en Iran (1/2)

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L’industrie du cinéma iranien est l’une des plus respectées au monde, avec des dizaines de prix internationaux remportés chaque année. Mais, comme toute œuvre artistique, chaque film doit passer par la case censure. Plongée dans les rouages d’un système d’État au service de la théocratie, avec le réalisateur Abdolreza Kahani.

Comment la machine à censurer fonctionne en Iran ? Ces dix dernières années, au moins 25 films ont été interdits dans la République islamique, pour différentes raisons. Pour son scénario centré sur un mouvement politique contestataire, le "mouvement vert" de 2009, "Asabani Nistam" ("Je ne suis pas énervé", en français) de Reza Dormishian a été interdit en 2014. Même sentence pour les films "Mehmuonie Kami" ("Kami's Party") d’Ali Ahmadzade et "Delighted" ("Enchanté") d'Abdolreza Kahani, traitant tous les deux des tensions sociales en Iran.

Cette scène est extraite du film "Delighted" d'Abdolreza Kahani. L'histoire met en scène trois jeunes filles qui partent à la recherche de jeunes hommes riches. Ce film a été interdit en Iran, mais le réalisateur Abdolreza Kahani explique dans ce tweet : "Je vous montre un tout petit extrait de mon film".

"Pour obtenir l'autorisation de tourner un film en Iran, il faut passer par de nombreuses étapes"

Mais au-delà de ces films teintés de politique, la censure vient toucher l’ensemble de l’industrie, jusque dans les moindres recoins d’un scénario. Un système complexe qu'Abdolreza Kahani, récompensé par de nombreux prix, connaît presque par cœur. Certains de ses films ont été complètement ou partiellement censurés.

Pour obtenir l’autorisation de tourner un film en Iran, il faut passer par de nombreuses étapes : la première, c’est de remettre le scénario complet à la commission d’examen du ministère de la Culture et de l'Orientation islamique. Les membres de cette commission lisent le scénario pour s’assurer qu’il n’y a rien de négatif ou d’interdit dedans, selon leurs critères. S’il y a un "problème", ils demandent des modifications ou le suppriment directement, ou décident que le scénario dans son ensemble ne convient pas.

Après cette autorisation préliminaire, nous pouvons commencer à filmer. Une fois que le tournage est terminé, une autre commission regarde le film pour vérifier que tout a été respecté et vérifie qu’il correspond au scénario. Ils peuvent censurer des passages ou demander de modifier certaines scènes. Si l’ensemble est approuvé, cette commission délivre une autorisation de diffusion.

À cette étape, de nombreux films ont été complètement interdits, comme mon film "Delighted". Ce long-métrage était pourtant plus conservateur que le scénario préalablement approuvé.

Cet extrait du film "Gashat Ershad" ("Police morale") a été censuré en Iran, parce que l'un des acteurs apparaît totalement saoul.

Interdit par les élites religieuses et militaires

Mais ça ne s’arrête pas là. En Iran, il y a beaucoup de films ayant obtenu toutes les autorisations nécessaires mais qui n’ont jamais été diffusés, parce qu’un ayatollah [membre du clergé chiite, expert en études islamiques, NDLR] puissant s’y est publiquement opposé. Même un groupe puissant, qui détient de nombreux cinémas en Iran, peut être un obstacle et refuser de diffuser nos films parce qu’il est encore plus conservateur.

Beaucoup de films autorisés ont été finalement interdits après les objections de "cercles puissants". L’un des derniers exemples en date est "Fifty Kilos of Sour Cherries", un film diffusé à Téhéran mais jamais dans d’autres villes du pays, à cause des objections de quelques ayatollahs et du Basij [branche paramilitaire des Gardiens de la Révolution islamique, chargée de la sécurité intérieure, qui dispose d’une branche "culturelle", NDLR].

Malheureusement, il y a beaucoup de "puissants" semblables en Iran, comme des universités religieuses influentes… La police m’a par exemple poursuivi pour l’un de mes films, "Absolutely Tame Is a Horse" ("Le cheval est un animal noble", en français). Le ministère de la Culture m’a dit que, pour mon prochain film, je devrais obtenir en premier lieu l’accord de la police, parce qu’il faut leur autorisation pour filmer dans la rue. J’ai donc décidé de filmer mon prochain film, "By no Reason", entièrement en intérieur.

Dans ce tweet le réalisateur Abdolreza Kahani écrit : "Le ministère de la Culture doit tenir ses promesses : après un an, on attend encore que 'Delighted' puisse sortir [en Iran]". Les autorités avaient en effet promis d'étudier le cas de plusieurs films bloqués en Iran lors de la dernière élection présidentielle de mai.

Interdit à l'étranger, aussi

Ces interdictions et ces "lois" iraniennes s’appliquent également à l’étranger. Cela signifie que nous n’avons pas le droit de diffuser ces "films interdits" à l’extérieur du pays. Même certains "films autorisés" sont interdits de diffusion internationale.

"Twenty" ("Vingt") a été récompensé dans certains festivals internationaux. Après ça, ils ont interdit de diffusion internationale les quatre films que j’ai réalisés par la suite. Ils ont même interdit l’envoi de ces films aux festivals. Si je le faisais quand même, ils m’interdiraient de faire d’autres films en Iran.

Ils m’ont expliqué que les problèmes sociaux que je donnais à voir pouvaient être montrés aux Iraniens, mais qu’il n’y avait aucune raison de les montrer aux étrangers.

Le film "Kami's Party” a été totalement censuré en Iran. Son réalisateur l’a publié sur Vimeo en signe de protestation.

Good boy, bad boy

Cependant, les règles changent en fonction des réalisateurs. Les réalisateurs proches des autorités iraniennes peuvent parler de nombreux tabous parce qu’ils vont mettre en avant le point de vue des autorités à leur sujet, alors que les autres réalisateurs ne peuvent pas en parler du tout. Les réalisateurs qui ne défient pas les croyances et positions officielles sont plus libres.

J’ai par exemple écrit, en 2011, un scénario sur les défilés de mode clandestins en Iran. Ma demande a été rejetée, mais un autre réalisateur a fait un film sur ce sujet. J’ai demandé comment il avait pu faire un film sur ça. Ils m’ont clairement répondu : "Il est autorisé, pas vous. Nous pouvons prédire que vous feriez un film impossible à diffuser".

Qu'est-ce qui est interdit dans les films iraniens?

La représentation de la femme

Il y a beaucoup de choses qu’on ne peut pas montrer dans les films en Iran. Chaque femme doit être couverte de manière islamique tout le temps et ça donne lieu à des situations ridicules.

Dans les films iraniens, les femmes portent constamment le hijab, même quand elles sont seules ou en famille, alors que la charia et la loi iranienne prévoit qu’elles ne doivent le porter que devant des étrangers.

Le contact physique

Nous ne pouvons pas montrer un homme et une femme dans le même lit, même complètement couverts et à un mètre de distance. Dans n’importe quelle situation, une actrice et un acteur ne peuvent pas se toucher.

Imaginez que l’un d’entre eux est malade. Nous ne pouvons pas montrer qu’ils vont se toucher, un geste tellement simple et naturel. Dans les films iraniens, quand un personnage est malade ou blessé, l’autre peut seulement crier ou pleurer. Nous ne pouvons pas montrer de boisson alcoolisée ou de drogue dans les films.

J’ai tourné un film en France, "On a le temps", dans lequel certaines scènes montrent des personnes qui ne sont pas Iraniennes en train de boire, de danser, et donc de se toucher. On m’a demandé de toutes les couper. Si je le faisais, je perdais 20 minutes du film, qui devenait alors un court-métrage. Je ne l’ai pas fait, et je n’ai donc pas eu l’autorisation de le diffuser.

La comédie iranienne "Dracula" est un exemple particulièrement marquant de censure en Iran. Dans certains extraits, les acteurs apparaissent trop sexy et des femmes très maquillées. Dans d'autres, un candidat à une élection apparaît dépendant à la drogue. Environ 13 minutes du film ont été censurées, mais il a pu quand même sortir en Iran.

L'anecdote de la "femme et son mari"

Dans l’un de mes films ["Absolute Rest"], j’ai demandé à la femme d’un acteur de jouer dans le film, pour le toucher juste quelques parties du film. Mais la Commission d’examen m’a demandé de couper la scène. Je leur ai dit que l’actrice était la femme de l’acteur dans la vraie vie.

Ils m’ont répondu : "D’accord, mais le public ne le sait pas". Nous avons donc ajouté un message au début du film : "La femme est la véritable épouse de l’acteur" et nous avons pu conserver la scène qui posait problème. Les gens se sont moqués de ce message : "Ça intéresse qui ?". Nous ne pouvons pas montrer aux gens la vie qu’ils mènent vraiment.

"Absolute Rest" : les autorités iraniennes ont laissé passer une scène dans lequel une femme touche un homme à la condition que le réalisateur ajoute une explication écrite au début du film, disant que l'actrice était l'épouse de l'acteur dans la vraie vie.

Les religieux doivent toujours être des anges !

Nous n’avons pas le droit de présenter des personnes religieuses comme n’étant "pas complètement des bonnes personnes".

Dans "Sans Raison", par exemple, il y a une religieuse qui, selon la commission d’examen, n’est pas un personnage gentil. Dans mes films, je ne fais pas des personnages noirs ou blancs, je fais des personnages réalistes. Ils m’ont dit : "Vous devez la changer, vous ne pouvez pas montrer une femme religieuse qui ne soit pas charmante, sinon c’est de la propagande antireligion".

Selon Abdolreza Kahani, les problèmes de société comme la prostitution ou la corruption politique et financière vont bien au-delà de ce que les lignes rouges de la censure permettent de montrer.

Ces quarante dernières années, des centaines de films ont été saisis par les autorités iraniennes parce qu’ils traitaient de sujets tabous. C’est par exemple le cas du film "Hors Jeu", de Jafar Panahi, qui raconte l’histoire de jeunes filles arrêtées parce qu’elles avaient tenté d'assister à un match masculin, chose interdite pour les femmes.

>> LIRE LA SECONDE PARTIE DE CET ENTRETIEN : Comment contourner la censure dans les films iraniens ? (2/2)