Une célèbre présentatrice iranienne, connue pour ses prises de position en soutien aux idées conservatrices dans son pays, notamment concernant le port du voile intégral, a été filmée et prise en photo à son insu en Suisse… Et les images la montrent non voilée, en train de boire une bière. Un comportement jugé hypocrite par les internautes iraniens.


Azadeh Namdari est l’une des présentatrices les plus connues d’Iran. Elle a travaillé comme présentatrice pour plusieurs chaines publiques et anime aujourd’hui un show baptisé "Aban "(un mois de l’année situé entre octobre et novembre selon le calendrier persan) sur Aparat, le YouTube iranien.

La journaliste est connue pour ses idées rigoristes : elle a notamment défendu le port du tchador noir, long tissu porté pour recouvrir le corps à l'exception du visage et des mains en Iran, dans le journal ultra-conservateur Vatan-e-Emruz, affirmant qu’elle était "fière "elle-même de le porter. Elle est régulièrement présentée par les autorités iraniennes comme un exemple de la femme musulmane parfaite au sein de la République islamique d’Iran.

Tout ça était valable jusqu’au 23 juillet… et la diffusion sur Telegram, une messagerie sécurisée très utilisée en Iran, d’une vidéo et de photos la montrant dans un parc en Suisse avec son mari et sa petite fille a agité le web iranien : on y voit la journaliste sans voile en train boire de la bière, deux choses évidemment totalement interdites en Iran (une femme peut apparaitre sans voile dans un espace privé ; la consommation d’alcool est elle interdite partout, mais les Iraniens rivalisent d’ingéniosité pour en boire).


Sur l'image, les photos à gauche montrent la journaliste sans voile et bière à la main, dans un parc avec son mari. A droite, la même journaliste s'affichant dans un journal en Iran, se déclarant "fière de porter le tchador".

Il n’est pas possible d'identifier qui est à l’origine de la fuite de ces images. Pour beaucoup d’internautes iraniens, elles sont en tout cas la preuve de l’hypocrisie de la journaliste : de nombreux commentaires l’accusent d’être un escroc, et d’avoir eu ces prises de position par intérêt stratégique afin de gravir les échelons à la télévision iranienne.

"La police morale nous frappe et nous insulte, mais boire de la bière et se balader sans hijab en Suisse lui vaut "les honneurs" car elle porte le tchador !" explique cet internaute.

Sur ce tweet : "[Cette polémique] n'a rien à voir avec le fait que Azadeh Namdari porte un voile ou pas, c'est surtout qu'elle invite des gens à faire quelque chose en quoi elle même ne croit pas [porter le voile, Ndlr]".

"Ce qui choque les Iraniens c’est qu’elle a menti"

Asieh Amini est une activiste iranienne spécialiste du droit des femmes. Elle vit en Norvège.

Porter le hijab ou ne pas boire d’alcool n’est pas un choix en Iran : c’est une obligation selon la loi, et c’est un aspect très symbolique montrant comment la politique contrôle la vie quotidienne dans l’espace public [la sanction prévue pour quelqu’un buvant de l’alcool en public peut aller jusqu’à 72 coups de fouets, Ndlr].

C’est pour cela que, très souvent, les Iraniens ont deux vies parallèles : une vie publique qui respecte la loi, et une autre vie plus privée où ils se comportent comme ils sont vraiment. Ce qu’on voit dans ces images, c’est une réalité de ces deux mondes parallèles. [cet "autre "Iran est désigné par le terme d’"underground" (souterrain en français) ].

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"Elle a donné des leçons à tout le monde sans se les appliquer à elle-même"

Ce n’est pas la première fois qu’une photo ou une vidéo émerge montrant une célébrité telle qu’elle se comporte dans sa "seconde vie". Beaucoup de stars iraniennes ont été bannies du pays ces 40 dernières années à cause d’images similaires. Mais pour le public iranien, ne pas porter de voile ou boire de l’alcool, ce n’est pas tabou, beaucoup le font dans cette "deuxième vie "plus privée.

Ce qui choque vraiment les Iraniens dans le cas de cette journaliste, c’est qu’elle a donné des leçons à tout le monde sur la vie qu’il faut mener, sans se les appliquer à elle-même. Azade Namdari est un moyen pour les autorités iraniennes de promouvoir le hijab et le style de vie islamique le plus strict possible. En s’affichant ainsi, elle prouve qu’elle a menti.


Pour l’heure, les autorités iraniennes n’ont pas communiqué concernant cet "écart de conduite". Mais la vidéo a tellement choqué les internautes iranien que certains sont allés jusqu’à enquêter sur la marque de bière qui avait entraîné le scandale.

"Nous avons trouvé la marque de bière [bue par la journaliste] : c'est une Feldschlösschen [une bière suisse].

La journaliste tente de se défendre dans une vidéo

Le lendemain de la diffusion de la vidéo, Azadeh Namdari a tenté de se défendre dans une courte vidéo postée sur les réseaux sociaux : elle affirme qu’elle se trouvait en famille dans un espace privé, et qu’au moment où la vidéo a été filmée et que des photos ont été prises, son voile était tombé de sa tête. Elle a conclu en demandant de ne pas interférer avec sa vie privée. Cependant, pas un mot sur la boisson qu’elle buvait. Sa position est difficile à défendre, la scène semblant se passer dans un parc, un lieu public donc, comme le suggèrent les passants qu’on voit au second plan.

Dans plusieurs photos montrant la journaliste sans voile, on aperçoit derrière elle des jeux qu'on retrouve habituellement dans les parcs.

Et elle sera difficilement tenable : les autorités iraniennes sont généralement très sévères envers les célébrités qui ne respectent pas les codes de la République islamique en dehors du territoire. En mars 2017 par exemple, certaines des joueuses de l’équipe de billard féminin d’Iran ont été interdites de jouer pendant un an, suite à un comportement "non-islamique" lors d’un tournoi en Chine, sans plus de précision.

Article écrit en collaboration avec
Alijani Ershad

Alijani Ershad , Journaliste