QATAR - ARABIE SAOUDITE

L’histoire délirante du bédouin coincé à la frontière Arabie saoudite - Qatar

Photos postées sur les réseaux sociaux par Zaïd al-Marri, depuis la fronière entre l'Arabie Saoudite et le Qatar.
Photos postées sur les réseaux sociaux par Zaïd al-Marri, depuis la fronière entre l'Arabie Saoudite et le Qatar.

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Le 5 juin dernier, l’Arabie Saoudite rompait ses relations diplomatiques avec le Qatar, et ordonnait dans la foulée aux ressortissants qataris de quitter son territoire dans un délai de deux semaines. Ce qui a mis Zaid al-Marri dans une situation improbable : considéré comme Qatari par les Saoudiens et comme Saoudien par les Qataris, ce bédouin est bloqué à la frontière depuis 19 jours sous la canicule.

Zaïd al-Marri a été déchu de sa nationalité qatarie en 2006, et vivait en exil en Arabie saoudite depuis. Craignant d’être arrêté à l’issue de l’ultimatum lancé par les autorités saoudiennes, il s’est rendu le 17 juin au poste-frontière d’Abou Samara muni de son passeport qatari périmé. La douane du Qatar l’a alors refoulé vers l’Arabie saoudite. Mais ne possédant pas de documents d’identité saoudiens, la douane du royaume wahhabite l’a à son tour renvoyé vers le Qatar. Et depuis, il est bloqué dans cette zone entre deux clôtures barbelées, sous un soleil de plomb.

Membre d’une tribu tombée en disgrâce

Zaïd al-Marri appartient à une tribu qatarie en disgrâce, al-Ghufran, dont certains membres ont été impliqués dans une tentative de coup d’État ratée, en 1996, contre l’émir de l’époque, Hamad ben Khalifa al-Thani. En représailles, les autorités du Qatar ont déchu plus de 6 000 membres de cette tribu de leur nationalité entre 1996 et 2005.

Depuis le no man’s land où il est bloqué, Zaïd al-Marri poste régulièrement des photos et des vidéos pour donner de ses nouvelles. Dans la vidéo ci-dessous, diffusée sur Twitter, il explique que les garde-frontière du Qatar ont confisqué son passeport et lui ont enjoint de retourner en Arabie saoudite.

Il a également posté une photo de son ancien passeport. On peut y lire que Zaïd est né le 4 juillet 1988 au Qatar.

 

Zaïd s’est pris à plusieurs reprises en photo à la frontière. Twitter.

Victime d’une insolation, Zaïd a été transporté par les autorités qataries vers un hôpital à Doha, le 22 juin, où il a reçu des soins. Mais il a été ramené à la frontière dès le lendemain.

Zaïd al-Marri soigné dans un hôpital à Doha. Twitter.

Depuis cette date, plus de nouvelles de Zaïd. Contacté par France 24, l'un des ses proches a indiqué que son téléphone lui avait été confisqué par les garde-frontière qataris.

Un membre du Comité qatari des droits humains, une ONG qatarie, a affirmé à Human Rights Watch que tous les autres membres de la tribu al-Ghufran qui souhaitaient quitter l’Arabie saoudite avaient été autorisés à rentrer au Qatar, à l’exception de Zaïd al-Marri, car les autorités qataries considèrent qu’il porte la nationalité saoudienne. Ce que conteste l’intéressé qui affirme qu’il n’est même pas en possession d’une carte de résidence qui lui permettrait de retourner en Arabie saoudite. France 24 a sollicité à plusieurs reprises le comité qatari des droits humains pour en savoir davantage sur la situation de Zaïd, sans succès.

Ahmed al-Marri (pseudonyme) est membre de la tribu al-Ghufran et un proche de Zaïd al-Marri, installé en Arabie Saoudite. Il explique pourquoi une grande partie de la tribu a vécu dans un exil forcé ces dernières années.

"Le Qatar fait payer à toute une tribu un crime commis par une poignée de personnes"

Al-Ghufran est une tribu de bédouins qui mène une vie semi-nomade dans l’est de la péninsule arabe, donc à cheval entre l’Arabie saoudite et le Qatar depuis plus d’un siècle.

A l’indépendance du Qatar en 1971, la grande majorité des membres de cette tribu ont acquis la nationalité qatarie, et vécu tout à fait normalement dans leur pays.

Des membres d'Al-Ghufran ont même pu occuper des postes importants dans les secteurs clés du pétrole et de l’armée.

Tout a basculé en 1996. Les membres de la tribu qui ont participé au coup d’État raté ont été condamnés pour certains à la peine de mort. Mais les autorités ont voulu aller encore plus loin et se venger sur toute la tribu. En plus de la déchéance de nationalité, une politique de discrimination contre les Al-Ghufran a été mise en place. Les membres de la tribu qui travaillaient au sein de l’armée ont été affectés dans la police de la circulation et la protection civile. Ceux qui voulaient mener des études étaient refusés par les universités.

"Les autorités ont rendu en 2008 leur nationalité à 2 500 membres de la tribu"

Certains ont été contraints de signer un document dans lequel ils s’engageaient à quitter le pays. Les autorités qataries avançaient pour cela comme prétexte que certains membres de la tribu étaient également détenteurs de la nationalité saoudienne. À partir de 2004, des centaines de membres de cette tribu ont été contraints de s’exiler en Arabie saoudite.

À la suite de pressions exercées notamment par des ONG internationales, les autorités qataries ont rendu en 2008 leur nationalité à 2 500 membres de la tribu.

Les membres d’Al-Ghufran qui n’ont pas pu recouvrer la nationalité qatarie connaissent aujourd’hui des fortunes diverses.

Ceux qui sont restés au Qatar sont devenus des apatrides, des citoyens de seconde zone qui n’ont pas le droit de quitter le territoire sans autorisation.

Ceux qui vivent en Arabie saoudite en tant qu’apatrides ne possèdent plus que des documents d’identité qataris périmés, comme Zaïd al-Marri. Ces gens mènent une vie modeste en Arabie saoudite.

Enfin d’autres membres de la tribu ont pu obtenir la nationalité saoudienne et se sont réinstallés au Qatar comme étrangers, où ils ont retrouvé leur ancien travail. Mais ils peuvent être expulsés à tout moment...

Il faut que les autorités qataries mettent fin à cette injustice. Les responsables de la tentative du coup d’État ont été arrêtés et condamnés. Pourquoi alors punir des milliers de personnes qui n’ont rien à voir avec ça ?

Accusé de soutenir les organisations terroristes, le Qatar subit depuis le 5 juin un embargo de la part de l’Arabie saoudite et ses alliés, les Émirats arabes unis, Bahreïn, le Yémen et l’Égypte. Ces pays ont également fermé leurs frontières terrestres et maritimes avec ce riche émirat gazier et lui ont imposé de sévères restrictions aériennes.