TURQUIE

À Istanbul, une jeune femme agressée à cause de ses vêtements "trop suggestifs"

La jeune femme agressée le 14 juin 2017 dans un bus à Istanbul. Capture d'écran d'une vidéo de caméra de surveillance obtenue par le journal BirGün.
La jeune femme agressée le 14 juin 2017 dans un bus à Istanbul. Capture d'écran d'une vidéo de caméra de surveillance obtenue par le journal BirGün.
6 mn

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Une vidéo montrant une jeune turque de 21 ans recevant insultes et coups dans un minibus à Istanbula fait scandale en Turquie, alors que les violences misogynes se multiplient. Son agresseur lui reprochait de porter des vêtements courts pendant la période du ramadan et l’a frappée au visage.

Asena Melisa Sağlam, jeune étudiante en psychologie, a été physiquement et verbalement attaquée par Ercan Kızılateş, âgé d’une trentaine d’années, le 14 juin 2017. L’agression a été filmée par la caméra de surveillance du minibus, qui traversait alors le quartier de Pendik, sur la rive asiatique de la métropole turque.

La vidéo de surveillance, obtenue par le journal de centre-gauche BirGün le 21 juin, corrobore la version de la jeune femme.

La version de la victime

La version d’Asena Melisa Sağlam a été recueillie par le quotidien de centre-gauche Hürriyet (en turc), le 21 juin 2017.

Au moment où je me suis assise, il m’a dit : "Ça s’habille comme ça pendant le Ramadan ? Tu n’as pas honte de t’habiller ainsi ?". Je portais un combi-short avec un décolleté et j’avais mon sac sur les genoux. De toute façon, qui peut penser que ça dérange les autres ? Je n’ai rien dit jusqu’à ce qu’il me traite de "salope". Après qu’il m’ait dit ça, j’ai répondu sans me retourner "Dans ce cas, ne regarde pas !". Après ça, il m’a répondu "Si tu montres ton cul, comment pourrais-je ne pas regarder ? Je regarderai". Je lui ai dit "Ça dépend de toi, de ta volonté". Il râlait encore, du coup j’ai mis mes écouteurs. Je n’ai pas voulu l’écouter, j’ai continué mon trajet.

La jeune femme explique que l’homme s’est alors rapproché d’elle et l’a frappée au visage.

J’ai soudain senti une douleur sur ma mâchoire gauche et j’ai crié "Qu’est-ce que tu fais ?!" en attrapant son bras. J’ai continué de crier "Qui es-tu ? Comment peux-tu me frapper ?". Personne ne m’a aidé. Il m’a frappé à nouveau quand j’étais debout, le chauffeur nous regardait. Alors qu’il venait de me frapper à nouveau, je l’ai giflé. Il a ensuite tiré mes cheveux, baissé ma tête et m’a donné un coup de poing. Il est parti et personne ne l’a poursuivi.

La version de l’agresseur

Le journal Birgün a pu obtenir la version d’Ercan Kızılateş, le 21 juin 2017.

J’ai averti la femme en short parce ses vêtements trop suggestifs et son entrejambe visible ont attiré mon attention. Je faisais le jeûne (pour le Ramadan) et je lui ai dit "Mon amie, il y a quelque chose appelé la morale, les bonnes manières. Prendre les transports en commun ainsi n’est pas approprié". Elle m’a dit de "ne pas regarder" et je lui ai répondu que, parfois, les gens ne peuvent pas contrôler leurs désirs et que sa façon de s’habiller m’avait excité. Elle a soufflé et a commencé parler de moi avec quelqu’un au téléphone "Un homme dans le bus est en train de me donner des conseils stupides sur la religion etc.". J’ai entendu et je me suis énervé. Je lui ai dit d’arrête de parler de moi avec quelqu’un au téléphone … et, j’ai juste poussé son visage avec le dos de ma main doucement avant de descendre du bus.

La vidéo étaye la version de la jeune femme

La vidéo publiée par BirGün vient contredire la version de l’agresseur, qui a frappé la jeune femme à de multiples reprises. En revanche, le son n’a pas été enregistré et ne permet pas de vérifier les propos tenus par les deux personnes.

Après l’agression, l’étudiante stambouliote a porté plainte. Trois jours plus tard, l’homme a été arrêté pour des impôts impayés, puis relâché. La jeune femme a alors demandé son arrestation auprès du procureur. Arrêté une seconde fois, il a finalement été relâché le 22 juin 2017 dans l’attente de son procès.

"Je ne veux pas qu’il puisse se promener librement"

"Je ne cherche pas à discréditer le ramadan, l'islam ou diffamer la religion. Cette personne m'a attaquée, m'a harcelée et m'a frappée. (…) Mon seul souhait à l’égard du système judiciaire est qu’une peine appropriée et dissuasive soit prononcée contre l’agresseur", a-t-elle déclaré, interrogée par Hürriyet Daily News.

"Après cette expérience, des amis proches en ont profité pour me dire 'On t’avait prévenu'. Ces commentaires ne me surprennent pas, les gens ne s’intéressent pas à ces agressions. Si je me suis habillée comme ça, c’est que j’ai soi-disant mérité ce qui m’est arrivé", a-t-elle confié à Hürriyet.

Une vague de soutien, sous le hashtag #melisasağlamyalnızdeğildir (Melisa Saglam n’est pas seule), a parcouru les réseaux sociaux. Certaines internautes ont partagé des photos d’elles en short pour soutenir la jeune femme.

Une jeune femme affiche son soutien à la victime en postant une photo d'elle en short sur Instagram, le 22 juin 2017.

Le même phénomène avait été observé en 2014 quand le vice-Premier ministre Bulent Arinç avait déclaré que les femmes "ne devraient pas rire fort en public". Des centaines de Turques avaient alors posté des selfies hilares sur les réseaux sociaux.

Des violences en augmentation, liées au contexte politique

En Turquie, les violences infligées aux femmes ont augmenté après l’arrivée au pouvoir du Parti de la justice et du développement (AKP) dirigé par Recep Tayyip Erdoğan en 2002. Entre cette date et l’année 2009, les meurtres de femmes ont augmenté de 1 400 %, rapporte Le Point.

Depuis le début de l’année 2017, 173 femmes turques ont été tuées selon un rapport de l’association Kadin Cinayetleri Durduracagiz (Nous allons stopper les féminicides), contre 137 à la même période en 2016. Dans les 100 premiers jours de 2017, 2 044 nouvelles sur les violences faites aux femmes ont été publiées dans les médias, contre 4 090 à la même période en 2016. Pour l’ONG, ces chiffres indiquent que les violences infligées aux femmes continuent d’augmenter mais que les médias les ignorent de plus en plus dans un contexte politique où la liberté de la presse a beaucoup souffert.