PHILIPPINES

Aux Philippines, des musulmans sauvent des chrétiens piégés par l'EI

Une partie de la ville de Marawi a été conquise par des groupes affiliés à l'EI. Images publiées sur Facebook et Twitter.
Une partie de la ville de Marawi a été conquise par des groupes affiliés à l'EI. Images publiées sur Facebook et Twitter.

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Ruines, cadavres et cartouches de munitions jonchent le sol des rues de Marawi, aux Philippines. Depuis un mois, des centaines de jihadistes affiliés à l’organisation État islamique (EI) mènent une guerre urbaine contre l’armée. Les habitants, utilisés comme boucliers humains, tentent de s’enfuir de la zone contrôlée par les combattants islamistes.

Le 23 mai 2017, alors que les autorités avaient repéré le chef des groupes philippins affiliés à l’EI, Isnilon Hapilon, environ 500 jihadistes ont pris le contrôle d’une partie de la ville. Les groupes Maute et Abu Sayyaf ont notamment pris d’assaut l’hôpital et l’université, libéré les détenus de la prison, brûlé un commissariat et une église, décapité un officier de police et exécuté neuf civils à bout portant.

Près de 3 000 soldats de l’armée philippine ont été dépêchés pour les déloger et le président Rodrigo Duterte a instauré la loi martiale dans toute l’île de Mindanao, située dans le sud du pays.

Un cadavre en décomposition est laissé à l'abandon dans une rue du quartier commercial de Bongolo, photo publiée sur Facebook le 7 juin 2017.

Nos Observateurs pris au piège le 23 mai 2017 racontent comment ils sont parvenus à s’enfuir et comment ils aident aujourd’hui les autres à faire de même.

"Certains mangent leurs couvertures pour survivre"

Notre Observateur Alexander Alag est employé municipal à Marawi. 

Le 23 mai, vers 14 h, j’étais dans l’Hôtel de ville avec le maire et des collègues. Nous nous sommes retrouvés pris au piège. Le maire a décidé que nous devions rester pour protéger le bâtiment. Il nous a dit : "Ils devront me tuer d’abord pour le prendre". Nous sommes restés là pendant cinq jours avant que les soldats ne viennent nous libérer. Je pensais que les combats dureraient deux ou trois jours. Ça fait un mois aujourd’hui.

Une carte de la "zone de guerre" créée par la rédaction du site Rappler.com, selon des informations récoltées le 16 juin 2017.

Notre Observateur a choisi de rester à Marawi. Il travaille aujourd’hui au centre provincial de gestion de la crise, qui supervise le sauvetage de ceux restés piégés dans la "zone de guerre".

Dans la zone de guerre, en plus des bombardements incessants de l’armée [trois bombes ont été lâchées par l’armée en l’espace d’une heure de conversation téléphonique avec notre Observateur], il n’y a ni nourriture, ni eau, ni électricité. Certains mangent leurs couvertures pour survivre. Une femme n’a pas mangé pendant vingt jours. Grâce à Dieu, elle a survécu. Moi, je n’aurais pas tenu.

Un exemple de bombardement de la ville de Marawi par l'armée philippine dans une vidéo publiée sur Facebook le 1er juin 2017.

Sauver les civils pris au piège

Les secouristes du "Peace corridor" viennent en aide aux civils piégés dans la zone de combat. Photo prise par notre Observateur, publiée le 5 juin sur Facebook

Je veux combattre ces monstres mais, comme nous ne pouvons pas utiliser nos propres armes avec la loi martiale, j’aide l’armée avec les opérations de sauvetage des civils. Les blessés ou les malades ne peuvent pas nous appeler directement à l’aide, ils doivent passer par les jihadistes qui nous demandent de venir les chercher. À ce moment-là, on se concerte avec l’armée pour instaurer deux heures de cessez-le-feu et venir sauver un maximum de personnes.

Les secouristes sont reconnaissables à leurs t-shirts de couleur rose et vert sur cette photo de notre Observateur. Ils portent aussi parfois des t-shirts oranges. 

Les musulmans solidaires des chrétiens persécutés

Il y a trois jours, 51 habitants piégés ont tenté de rejoindre notre côté par le pont Banggolo. Mais seulement 34 d’entre eux y sont parvenus. Les 17 autres étaient chrétiens, et Daech a refusé de les laisser partir. Ils sont utilisés comme des boucliers humains.

Beaucoup de musulmans ne sont pas sortis parce qu’ils cachaient des chrétiens avec eux. Ils m’ont dit : "Je suis libre de partir mais je ne peux pas abandonner mes amis". Un boulanger a par exemple appris à ses employés chrétiens la profession de foi de l’islam pour qu’ils passent le "test religieux" de Daech. Ça a marché et ils ont pu s’enfuir.

Les 200 000 habitants de la ville de Marawi sont majoritairement musulmans (96,6 %). Ils obéissent à une loi islamique modérée spécifique à leur ville, qui interdit par exemple la vente d’alcool, de viande de porc et les jeux d’argent. Mais la lapidation, la flagellation ou les amputations, des châtiments corporels inscrits dans la charia, sont interdits. Les chrétiens représentent environ 2,5 % de la population, catholiques et protestants confondus. Ils sont totalement libres de pratiquer leur foi.

"71 personnes sont venues se réfugier chez moi"

Notre Observateur Norodin Alonto Lucman, chef traditionnel et ancien gouverneur adjoint de la province, était lui aussi piégé dans la zone de guerre. Ce musulman a accueilli 71 personnes dans sa maison, dont 44 chrétiens, pendant les douze premiers jours de l’occupation.

Des images de la conquête de Marawi par les membres des groupes affiliés à l'EI, relayées sur Twitter par le journaliste de France 24 Wassim Nasr, le 25 mai 2017. Ces images ont été prises par les jihadistes puis publiées dans des groupes de discussion privés. 

Le jour de l’attaque, les gens étaient effrayés. Les militants de Daech cherchaient des chrétiens pour les tuer. Certains sont spontanément venus chez moi pour se cacher parce qu’ils me font confiance. Avec le bouche à oreille, 71 personnes - chrétiens, musulmans, femmes, hommes et enfants - se sont réfugiés dans ma maison.

Pendant la cache, il n’y avait rien ou presque à manger. Un des chrétiens, charpentier, était livide à cause de la peur et de la faim. Juste avant de lancer l’évasion, je lui ai dit : "Est-ce que tu crois en Jésus Christ ?". Il m’a répondu : "Oui, monsieur". Alors je me suis adressé à tout le monde et j’ai dit : "Jésus Christ va vous sauver".

Un drapeau de l'EI est visible depuis une fenêtre dans le quartier de Lilod Madaya, le 23 mai 2017. Photo prise par Maulana Macadato et publiée sur Facebook.

Une évasion spectaculaire : 144 civils sains et saufs

Il n’y avait absolument rien à boire ou à manger et deux nourrissons étaient tombés malades. Il fallait partir. Prendre cette décision a été l’épreuve la plus difficile de ma vie. J’étais responsable de leur vie et il y avait des violents échanges de tirs dans mon quartier. Mais, le lendemain, j’ai réveillé tout le monde à 5 h 30 du matin.

Une rue du quartier de Bongolo. Photo publiée sur Facebook le 7 juin 2017.

Nous avons fait cette marche de la mort de deux kilomètres, entourés d’hommes armés et de snipers, pour quitter la zone de guerre. Ce que je ne savais pas, c’est que des civils cachés dans des bâtiments nous ont vus et nous ont rejoints sur la route.

Au moment où nous arrivions dans la zone sous contrôle de l’armée, j’ai compté qu’il y avait en tout 144 personnes. Pas un mort, pas un blessé, grâce à Dieu ! Je n’aurais jamais pensé un jour que je sauverais tous ces gens, la moitié étant des chrétiens, dans un champ de bataille.

Des personnes évacuées de Marawi dorment dans un gymnase à Baloi, à une vingtaine de kilomètres au nord de Marawi. Photo publiée sur Facebook le 3 juin 2017.

Au moment de la parution de cet article, le 21 juin 2017, les équipes de secours contactées par France 24 estimaient qu’au moins une centaine de civils étaient encore piégés par les combattants des groupes affiliés à l’EI. Selon le dernier bilan du gouvernement, 384 personnes ont été tuées dans les combats, dont 268 djihadistes, 63 militaires, trois policiers et 50 civils. Parmi eux, 24 habitants évacués ont succombé à une déshydratation sévère.