Dans la petite ville de Bargny, au Sénégal, les habitants sont pris au piège de la pollution et de la montée des eaux. La construction d’une centrale électrique au charbon prévue pour novembre 2017 a fait monter l’exaspération d’un cran supplémentaire, alors qu’ils respirent déjà les poussières de la plus grosse cimenterie d’Afrique de l’Ouest.

À trente kilomètres de Dakar, la société suédoise Nykomb construit, avec des fonds de la Banque africaine de développement, une centrale électrique au charbon. Le permis de construire a été délivré en 2009 par le ministère de l’Urbanisme et la fin des travaux est prévue pour novembre 2017. Selon la direction du site, contactée par France 24, la centrale va brûler 350 000 tonnes de charbon par an et pomper 1500 m3 d’eau de mer par heure pour les circuits de refroidissement des condensateurs. Beaucoup d’habitants craignent pour leur santé.


Le projet de centrale inquiète aussi les habitants pour des raisons économiques : selon notre Observateur, Modou Diouf Pouye, 80 % des Bargnois vivent de la pêche et redoutent que le système de refroidissement de la centrale à charbon vienne polluer la mer et tuer les poissons. Près de 1 000 femmes travaillent également juste à côté du site de la centrale, en plein air, dans un site de séchage des poissons. Elles se retrouveraient en première ligne une fois la centrale en activité.

Les tranformatrices de poisson au travail, à Bargny. Photo publiée le 6 mai 2016 sur le blog de l'activiste Aly Sagne. 

Les femmes de Khlecom, une coopérative de séchage de poisson, à quelques mètres de la centrale. 
Photo transmise par l'activiste George Lamine Diop.

"Il n’y aura plus d’air à respirer"

Notre Observateur Modou Diouf Pouye, étudiant en droit de 27 ans, est le coordinateur du collectif de défense des intérêts de Bargny, qui regroupe associations, conseillers municipaux et habitants.

Nous subissons déjà énormément de pollution avec la cimenterie Sococim. S’ils mettent la centrale, il n’y aura plus d’air à respirer. La population risque de disparaître, les gens vont partir parce qu’ils ne pourront pas supporter cette pollution supplémentaire. Nous souffrons déjà beaucoup de maladies pulmonaires comme l’asthme ou la tuberculose. Maintenant, s’ils imposent la centrale à charbon, c’est la catastrophe.

Photo aérienne du chantier de la centrale électrique au charbon, publiée par un soutien du projet sur Facebook le 27 mai 2017. 

La nouvelle Constitution sénégalaise, votée en 2016, garantit à tous les citoyens "le droit à un environnement sain". Le code de l’environnement précise que les installations de catégorie 1 telles que les centrales à charbon doivent être situées à plus de 500 mètres d’un cours d’eau, d’une habitation, d’un lieu d’activité économique, d’un dispensaire ou d’un lieu recevant du public. Mais cette loi a été violée, puisque le lieu de transformation du poisson, une école et un dispensaire se trouvent à moins de 500 mètres de l’enceinte de la centrale.

L’école de Minam est par exemple située à 500 mètres de l’enceinte de la centrale. Carte réalisée par Mamadou Diagne et Ibra Seck Cassis, deux activistes opposés au projet.

"Avec la mer polluée, les pêcheurs vont se retrouver au chômage"

En 2008, la Banque africaine de développement a mis 55 millions d’euros sur la table pour le projet de centrale au charbon, porté par Nykomb. Leur choix d’emplacement s’est porté sur Bargny, parce qu’ils avaient besoin d’être près de la mer et d’avoir des terrains disponibles. Mais, en fait, ces terrains étaient réservés au relogement des victimes de l’érosion côtière, dont les maisons ont été détruites.

Des baobabs sacrés, où se trouvent des divinités selon, nos croyances, sont par ailleurs enfermés sur le site du chantier. Quand quelqu’un est malade ou va accoucher, on s’y recueille pour faire des cérémonies d’incantation, chose extrêmement importante dans la conscience populaire.

La prêtresse de Bargny devant les baobabs sacrés situés dans l’enceinte de la centrale.
Photo publiée sur le blog de l'activiste Aly Sagne en 2015.

À Bargny, 150 pirogues employant chacune une quarantaine de personnes sont en activité. Chacune doit nourrir sa famille. Si les tuyaux des eaux de refroidissement des chaudières sont installés, la mer sera polluée, la ressource halieutique détruite et de nombreuses personnes se retrouveront au chômage. Nos vies sont en danger à cause de ce projet.

Le collectif de notre Observateur a organisé, le 13 mai 2017, une manifestation opposée au projet de centrale au charbon.

Montage de deux photos de la manifestation organisée contre la centrale au charbon, le 13 mai 2017 à Bargny, publiées sur Facebook .

Une cimenterie déjà mauvaise pour la santé ?

Les carrières situées non loin de la cimenterie Sococim. Photo publiée sur la page Facebook de l'association Takkom Jerry Polyvalence Culturelle et Environnementale, le 1er juin 2016.

Les 40 000 habitants de Bargny doivent déjà composer avec le voisinage de la plus grosse cimenterie d’Afrique de l’Ouest, la Sococim, du groupe français Vicat. Elle utilise des explosifs pour déloger le minerai et dégage ainsi d’épais nuages de poussière. Pour cuire le ciment, 250 000 tonnes de charbon sont utilisées chaque année. Selon le maire et les habitants, cette industrie polluante serait nuisible à la santé de la population. Aucune étude épidémiologique sérieuse n’a cependant été menée à ce jour.

La pousière dégagée par la cimenterie. Photo transmise par l'activiste George Lamine Diop.

D’autre part, les maisons environnantes de la cimenterie subissent fissures et éboulements à cause des détonations. Elles sont également attaquées par l’érosion des sols et le grignotage de deux mètres de côtes chaque année par la mer.

Selon le maire, "on ne peut plus arrêter le projet "

La rédaction des Observateurs de France 24 a pu contacter le maire de Bargny, Abou Ahmed Seck, qui propose une solution de "compromis" : pousser le promoteur à passer du charbon au gaz.

Je suis réaliste, je sais qu’on ne peut plus arrêter le projet. Je suis partisan du moindre mal : atténuer les dégâts en passant du charbon au gaz, moins polluant. J’ai réussi à négocier avec l’État trois choses : signer un accord pour évaluer les modalités de changement de combustible, reloger et indemniser les populations touchées à hauteur de 600 millions de FCFA et créer une Maison de l’environnement, pour mesurer la pollution sur le modèle d’Air Parif.

Une centrale au charbon émet en moyenne 953 grammes de CO2 pour 1 kWh produit, contre 365 grammes pour le gaz.

Le maire, élu en 2014, conteste les accusations d’illégalité faite par des habitants puisque l’État a délivré un permis de construire en 2008. Il précise que les habitants du quartier Minam, situé à 500 mètres de la centrale, vont devoir déménager. Les femmes transformatrices de poisson vont maintenir leur activité "très polluante" à proximité immédiate du site, confirme Eric L'Homme, directeur général adjoint de la centrale interrogé par France 24. Toilettes, fours, bureaux et espaces de stockage vont être financés pour améliorer leurs conditions de travail, à hauteur de 150 000 euros.

Selon la direction de la centrale, "la mer n'est pas contaminée"

Le directeur général adjoint, Éric L'Homme, a affirmé que, compte tenu sa taille très réduite, la centrale aurait un impact résiduel sur son environnement :

Nous respectons toutes les normes de la Banque mondiale et la loi d'un Etat de droit. L'eau de mer n'est pas contaminée et nous avons construit exprès une cheminée très haute pour que les fumées soient dispersées le plus loin possible. Nous avons aussi un filtre très imposant pour les cendres et mesurons la pollution avec soin. Selon nos estimations, nous allons émettre pour chaque normomètre cube : 1500 mg de dioxyde de soufre (SO2), 510 mg de monoxydes d'azote (NO) et 50mg de particules fines.

Selon Eric L'Homme, les vents porteront - 90% du temps - la fumée vers la mer, préservant les habitants de Bargny qui profiteront du dynamisme économique de l'industrie. Il a par ailleurs estimé que l'electricité produite, 925 GWh par an soit 11% de la production nationale d'electricité, pourra contribuer au développement économique d'un pays où le chômage des jeunes est endémique.

Près de 964 tonnes de CO2 seront déversées par an dans l'atmosphère, soit  27 % des émissions totales de gaz à effet de serre du Sénégal en 1995, explique le rapport de la Banque africaine de développement. 

Article écrit en collaboration avec
Liselotte Mas

Liselotte Mas