BOLIVIE

"Fight club" mortel sous les yeux de la police bolivienne

Capture d'écran d'une vidéo prise par Edgar Flores Marca à Macha, dans le département de Potosí, début mai 2017.
Capture d'écran d'une vidéo prise par Edgar Flores Marca à Macha, dans le département de Potosí, début mai 2017.

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Des hommes qui s’affrontent à mains nues, sous le regard des policiers : ce rituel – appelé "tinku" – a lieu chaque année début mai, dans le cadre de la Fête de la croix (chrétienne), dans le sud-ouest de la Bolivie. Associées à une forte consommation d’alcool, ces bagarres dégénèrent souvent, faisant parfois des morts. L’objectif : rendre hommage à la Pachamama ("Terre mère"), afin d’obtenir de bonnes récoltes en retour.

Le mot "tinku" signifie "rencontre" en quechua, ou encore "attaque physique" en aymara, deux langues locales. Il désigne les bagarres – mais également les danses – qui ont lieu chaque année, durant plusieurs jours, lors de la traditionnelle Fête de la croix, dans différents villages des hauts plateaux andins. L’origine du "tinku" remonterait à la période pré-inca, bien avant l’arrivée des conquistadors espagnols ayant imposé la religion catholique sur place.

 

Des hommes se bagarrant sous le contrôle de la police. Vidéo prise par Edgar Flores Marca à Macha, début mai.

"On dit que plus il y a de sang qui coule, plus les récoltes seront bonnes"

Edgar Flores Marca, âgé de 25 ans, est un habitant de Potosí, une ville située dans le département du même nom, dans le sud-ouest du pays. Il s’est rendu à Macha, une localité située à 150 kilomètres au nord de Potosí, du 3 au 5 mai, afin d’assister à la Fête de la croix.

 

Tout a commencé le 3 mai, avec une messe célébrée par le curé de la localité. Puis les bagarres ont eu lieu le 4 mai, durant toute la journée. Chaque année, les gens viennent de loin pour y assister, puisque Macha est considérée comme la "capitale du tinku", même si cette tradition est également célébrée ailleurs à Potosí.

 

Les gens viennent de loin pour célébrer la Fête de la croix à Macha. Vidéo prise par Edgar Flores Marca à Macha, début mai.

 

"Les combats se déroulent normalement à l’intérieur d’un cercle, sous le contrôle des policiers"

Voici comment les bagarres sont organisées à Macha : les gens forment des groupes, où tout le monde se connaît généralement. Mais cela reste très ouvert : par exemple, un étranger a rejoint un groupe pour se battre cette année. Les bagarres ont ensuite lieu au sein de chaque groupe. Ce sont généralement deux hommes qui s’affrontent, ayant un gabarit similaire, mais les femmes peuvent également se battre.

 

Les femmes peuvent également s'affronter. Vidéo prise par Edgar Flores Marca à Macha, début mai.

 

Les combats se déroulent à l’intérieur d’un cercle, sous le contrôle des policiers, qui se trouvent autour. Il est interdit de porter un casque, des objets en fer et de donner des coups de pied. Cela dit, en dehors de Macha, les règles du "tinku" peuvent être différentes. [Dans certaines localités, il est possible de porter un casque ou encore des accessoires en métal, NDLR] Le combat peut durer quelques secondes, voire quelques minutes, jusqu’à ce que l’un des deux protagonistes tombe à terre. En général, cela se passe bien car tout est sous contrôle.

 

Une bagarre restant sous contrôle. Vidéo prise à Macha et publiée sur la page Facebook "Soy Oruro", le 8 mai.

 

"Il arrive que cela dégénère : c’est comme cela qu’il y a des morts"

Cependant, il arrive que cela dégénère, lorsque deux groupes commencent à s’affronter par exemple. Les gens se donnent alors des coups de poings, des coups de pied, certains lancent parfois des pierres, alors que ce n’est pas autorisé. Dans ce cas, la police ne contrôle plus rien, même si elle tente toujours de réagir en utilisant du gaz lacrymogène et en donnant des coups de fouet. C’est comme cela qu’il y a des morts, même s’il y a eu moins de victimes ces dernières années, car les gens se sont comportés de façon moins violente. [Cette baisse de la mortalité est également liée à une présence renforcée de la police, NDLR.]  Il y a quelques années, il y avait parfois 4 ou 5 morts au cours d'une même fête...

 

Les bagarres dégénèrent régulièrement, ce qui pousse la police à utiliser du gaz lacrymogène pour disperser les gens. Vidéo prise par Edgar Flores Marca à Macha, début mai.

 

Du gaz lacrymogène est régulièment utilisé par les forces de l'ordre. Vidéo prise par Edgar Flores Marca à Macha, début mai.

 

 

Cela dit, même s’il y a des morts, il n’est pas vraiment possible de se plaindre, car cela fait partie du "tinku". On dit d’ailleurs : "Plus il y a de sang qui coule, plus les récoltes seront bonnes". Il ne faut pas oublier que le "tinku" est organisé pour rendre hommage à la Pachamama… [Ce rituel permet aussi aux hommes de montrer leur force aux femmes ou encore de régler leurs différends, NDLR]

Il arrive que cela dégénère car tout le monde est généralement éméché. Lors de cette fête, on consomme énormément de chicha, une boisson alcoolisée à base de maïs, mais aussi de plus en plus de bières, car c’est ce que les jeunes préfèrent.

Lors de la Fête de la croix, en dehors des bagarres, il y a également de nombreux spectacles de danse. Des groupes de danseurs viennent de localités voisines pour cela. Par ailleurs, des mariages sont célébrés, notamment lors des années paires, car on pense qu’elles portent davantage chance.

 

Le "tinku" correspond également à des danses traditionnelles. Vidéo prise par Edgar Flores Marca à Macha, début mai.

 

Cette année, le président bolivien Evo Morales a assisté aux célébrations du "tinku". Il a notamment déclaré que le "tinku" était "né pour associer les villages et rendre hommage à la Terre-Mère".

Cet article a été écrit par Chloé Lauvergnier (@clauvergnier).