BURKINA FASO

Cinq morts en trois jours : faut-il dissoudre les Koglweogo au Burkina Faso ?

Un Koglweogo à terre (à gauche) après des affrontements avec des habitants à Tialgho le 19 mai, au Burkina Faso. Photo envoyée par nos Observateurs.
Un Koglweogo à terre (à gauche) après des affrontements avec des habitants à Tialgho le 19 mai, au Burkina Faso. Photo envoyée par nos Observateurs.
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Des affrontements entre des Koglweogo – membres de comités de vigilance auto-constitués – et des habitants ont éclaté, la semaine dernière et ce week-end, dans le centre du Burkina Faso. Au moins cinq personnes ont trouvé la mort dans de violentes altercations, nourries du rejet par une partie de la population de ces milices, dont les dérives et la violence sont régulièrement pointées du doigt. De quoi relancer le débat sur leur légitimité.

La colère gronde contre les Koglweogo dans les environs de Koudougou, la troisième ville du Burkina Faso, située à l’ouest de la capitale. Tout commence jeudi 18 mai quand, dans la matinée, des membres des Koglweogo ("gardiens de la forêt" en langue moré) se rendent dans le petit village de Tialgho pour prélever une amende auprès d’un prétendu voleur. Dénonçant une réclamation injustifiée, plusieurs habitants se sont alors opposés aux miliciens et des affrontements ont éclaté.

>> Lire aussi : Les Koglweogo, ces milices rurales qui suppléent la justice au Burkina Faso

Des miliciens Koglweogo blessés à Tialgho après des affrontements. Photo envoyée par l'un de nos Observateurs.

"Il a fallu attendre l’arrivée du ministre de la Sécurité pour faire cesser la violence"

Notre Observateur Simon Bamouni a été témoin des événements à Tialgho.

L’amende demandée par les Koglweogo, de près de 810 000 francs CFA [soit 1 235 euros, NDLR] a été perçue comme du vol. Les habitants étaient remontés et ont voulu en venir aux mains avec les miliciens. Dans l’après-midi, plusieurs affrontements ont eu lieu faisant trois morts parmi les Koglweogo.

Le lendemain, ces derniers se sont réunis à Koudougou et la rumeur disait qu’ils étaient en train de réunir des hommes pour venir se venger. Ils sont revenus le lendemain, bien décidés à faire appliquer leurs "lois". Malgré la présence de la gendarmerie, les altercations ont repris et fait à nouveau trois morts, dont deux jeunes du village. Dans leur fuite, les Koglweogo ont également semé le trouble dans un autre village, celui de Gouindi. Samedi matin, la situation était très tendue. Il a fallu attendre l’arrivée du ministre de la Sécurité pour faire cesser la violence.

Des Koglweogo blessés se font soigner au centre médical de Tenado, chef-lieu de la commune.

Supprimer ou encadrer ces milices ?

À Tialgho, samedi 20 mai, le ministre de la Sécurité Simon Compaoré a rappelé la volonté du gouvernement de faire respecter l’ordre dans la région et sept membres des groupes d’autodéfense ont été remis entre les mains de la gendarmerie, comme le rapporte RFI.

Des habitants manifestent contre la présence des milices d'auto-défense dans les environs de Tialgho.

De son côté, le gouverneur de la région centre-ouest, où se trouve Tialgho, a fait paraître un arrêté interdisant, jusqu’à nouvel ordre, toutes activités de groupes d’auto-défense dans les provinces du Boulkiemdé et du Sanguié. Mais la présence de ces milices, dont le nombre a augmenté ces dernières années pour lutter - selon ces membres - contre une hausse de la criminalité à laquelle le gouvernement peine à répondre, inquiète au vu des récents événements.

"On sait que ces miliciens ont des pratiques contraire aux droits de l’Homme"

En début de semaine, Roch Marc Christian Kaboré, le chef de l’État, a indiqué que des "mesures définitives" devaient être prises pour "éviter de telles situations à l’avenir". Mais comment ? En interdisant ces milices ? Certains activistes n’en doutent pas, à l’instar d’Ousmane So, secrétaire général de l’association Convergence citoyenne panafricaine (CCP).

On atteint le point de rupture. Dans certaines régions, les Koglweogo ont en effet permis une baisse de la criminalité. Reste que l’on sait que ces miliciens ont des pratiques contraires aux droits de l’Homme : de nombreux cas de torture et punitions arbitraires ont été révélés. Les derniers incidents sont encore plus inquiétants et prouvent que les habitants sont prêts à en découdre. Est-ce qu’on veut voir se créer des milices de rébellion anti-Koglweogo ? Il faut que le gouvernement prenne ses responsabilités en terme de sécurité et mette fin à la politique du compromis avec ces milices qui s’arrangent avec la loi. Les "mesures définitives" dont parle le président, de quoi s’agit-il ? Il faut de la volonté politique et des actions concrètes.

>> Lire aussi : Une milice rurale burkinabè humilie une femme à moitié dévêtue, accusée de vol

"Il est impératif que le gouvernement encadre ces milices"

Déjà, en février 2016, le syndicat des magistrats du Burkina Faso avait exigé auprès du gouvernement le "démantèlement sans délai" de ces structures qui suppléent la justice. Mais cette position ne fait pas l’unanimité. Contacté par France 24, Albert Ouédraogo, professeur à l'Université Ouaga I met en garde contre les dangers de la dissolution des Koglweogo.

Il y a des brebis galeuses qui ont de mauvaises intentions et certainement des repris de justice parmi les miliciens. Là-dessus, il faut que le gouvernement prenne ses responsabilités. Mais n’oublions pas qu’à l’origine du développement de ces milices, il y a la faillite de la sécurité par les forces de l’ordre. Bandits, voleurs, coupeurs de route : dans certaines zones, les Koglweogo ont mis fin à tout cela ! En ville, on n’en veut pas de ces milices, mais c’est normal : on est bien à l’aise quand les gendarmes et policiers sont là. Mais qui protège les habitants des zones rurales ? La question, c’est comment contrôler les Koglweogo et, en ce sens, il est impératif que le gouvernement encadre ces milices. Cela a déjà été annoncé, mais rien n’a été fait.

Les négociations avec les chefs Koglweogo sont difficiles. En décembre 2016, les autorités avaient tenté de les intégrer à la police de proximité œuvrant dans le pays. Mais ils ont refusé d’entrer dans le rang, de peur que cela soit le premier pas vers leur disparition.

>> Peut-on encore contrôler les Koglweogo ? Retrouvez ci-dessous notre enquête, réalisée en avril 2016, avec nos Observateurs.