Notre Observateur Hisham al-Omeisy vit à Sanaa, la capitale du Yémen, avec sa femme et ses deux fils de 7 et 11 ans. Il témoigne de son quotidien, dans un pays paralysé par la guerre civile, la famine et les maladies.

"Tous les produits frais, légumes, fruits, salades ont été interdits à cause de l’épidémie de choléra. En plus de la famine, le Yémen est désormais devenu un cauchemar pour les végétariens". Non sans une dose d’humour noir, l’activiste yéménite Hisham al-Omeisy raconte depuis plusieurs semaines, sur son compte Twitter, ce qu’est la vie au Yémen, un pays déchiré par la guerre et en proie à une sévère épidémie de choléra.




"La ville est dévastée, c’est comme un film d’horreur"

Je prends souvent des photos ou des vidéos des bombes qui tombent près de chez moi. Récemment, il n’y en a pas eu beaucoup. Il y a des périodes calmes, mais qui peuvent être suivies par des bombardements massifs, et cela, depuis près de deux ans, voire plus.

Lorsque vous marchez dans Sanaa, vous vous rendez compte que la ville est dévastée, et pas seulement à cause des explosions. On vit au ralenti et tous les moyens de subsistance ont été détruits : de nombreuses entreprises ont fermé leurs portes, les habitants ont du mal à se nourrir et les rues sont bondées de mendiants. La montée en flèche des prix n’aide pas, d'autant que de nombreux habitants sont fauchés ou au chômage.

À cela s’ajoutent de graves pénuries de denrées alimentaires et un accès de plus en plus limité aux services de bases, alors même qu’une crise sanitaire frappe le pays avec l’apparition d’une nouvelle épidémie de choléra. Notre quotidien est devenu un film d’horreur.


Le Yémen importe 90 % de ses produits alimentaires. Quand la coalition saoudienne a imposé un blocus national, c’était comme une punition collective : tous les Yéménites ont été pris au dépourvu. Pour survivre, de nombreux habitants se sont mis à consommer des produits locaux, mais ils s’avèrent désormais dangereux. Il y a également d’importantes pénuries d’eau. Et en cas d’infection ou de maladies, la situation se complique étant donné qu’il est de plus en plus difficile de trouver des médicaments.
 

La situation est chaotique, à tel point que la plupart des Yéménites sont retranchés chez eux. Moi, je suis en grande partie à la maison, et j’ai interdit à mes enfants de quitter le domicile. Il est hors de question qu’ils aillent chez des amis ou faire des courses.


Les écoles sont encore ouvertes et on nous dit que toutes les précautions nécessaires sont prises pour garantir la sécurité des enfants. Mais étant donné la situation actuelle, la plupart des parents ne prennent pas le risque.


Hisham al-Omeisy admet ne pas être parmi les plus en difficultés, notamment parce que ses revenus lui permettent de subvenir aux besoins de sa famille malgré la hausse des prix dans le pays. Quant à la guerre, il essaie de ne pas en parler à ses enfants. Même s’ils ont bien conscience de ce qu’il se passe autour d’eux.


Dans l'hôpital Sab'een à Sanaa au Yémen. Crédit: UNICEF, Moohialdin Alzekri


"Ils sont déjà assez traumatisés"

Ils ont été déjà assez traumatisés par cette guerre, il n'est pas nécessaire d’en dire davantage et de les exposer plus que ça à la dure réalité. Ils ne sont pas aveugles, ils savent que des bombes tombent et que des gens souffrent, mais j’essaie de les protéger en les distrayant, en relativisant, et parfois même en leur mentant. Une fois, mon fils m’a demandé si les raids aériens et les bombes visaient et tuaient des enfants. Je lui ai dit que cela n’arrivait pas, pour ne pas le rendre plus anxieux.


Mes enfants sont très stressés par la guerre. Il suffit qu’ils entendent une porte qui claque pour qu’ils soient prêts à courir se réfugier au sous-sol. Cette réaction, ils l’ont développée lors des grandes frappes aériennes pendant lesquelles tout le monde couraient se cacher. Je suis sûr qu'on découvrira plus tard des formes de stress post-traumatique chez eux. Pour le moment, il est difficile de le constater puisque la guerre continue.


La guerre civile du Yémen oppose le gouvernement sunnite du président Abdrabbuh Mansour Hadi (qui bénéficie de l’aide de la coalition saoudienne, soutenue – entre autres - par le Royaume-Uni, la France et les États-Unis) et le mouvement rebelle houthi, qui tente de prendre le pouvoir. Un blocus, imposé par la coalition, a poussé le pays au bord de la famine et de nombreux civils à travers le pays sont en situation de malnutrition aiguë.


L'hôpital Sab'een à Sanaa, au Yemen. Crédit : UNICEF, Moohialdin Alzekri

Au fur et à mesure que le pays s’enfonce dans la crise, l’accès aux soins se détériore. Aujourd’hui, plus de la moitié des centres de santé publics ont arrêté de fonctionner. En octobre 2016, une première épidémie de choléra a été constatée et a duré jusqu’en avril 2017. Une seconde épidémie vient de se déclencher, et près de 23 425 cas suspects ont été enregistrés au cours des trois dernières semaines. Dans les hôpitaux, la situation est devenue ingérable.

Rajat Madhok est chargé de communication pour l'Unicef au Yémen. Selon lui, les hôpitaux ont atteint le point de rupture.

"Les structures sociales au Yémen s'effondrent"

Les médecins et les agents de santé n'ont pas été payés depuis plus de huit mois et les agents d’entretien viennent seulement d’être payés. Si vous traversez Sanaa, vous verrez des ordures dans la rue et des flaques d'eau stagnante partout. Le pays manque également d’équipements médicaux. Toutes les structures sociales s’effondrent.

Les centres de santé et les hôpitaux sont débordés par les patients. Les gens y arrivent en panique. Mais, avec plus de 50 % des établissements de santé ne fonctionnant pas comme ils le devraient, il n’y a que très peu d’endroits où ils peuvent aller pour bien se faire soigner.


Récemment, j’ai été très choqué en voyant l’état de l’un des hôpitaux pour enfants à Sanaa. En arrivant sur place, je pouvais difficilement marcher, en raison du nombre de patients qui attendaient, à même le sol, faute de lits disponibles. Il s’agissait surtout d’enfants. Certaines personnes étaient allongées sur des lits sans matelas, ou juste là où il y avait de la place, avec leur perfusion accrochée au mur.


J’ai discuté avec une femme de 39 ans qui était là avec ses quatre enfants, tous atteints du choléra. Elle avait neuf enfants au total et ils vivaient près d'une source d'eau contaminée.


Environ un tiers des malades sont des enfants : ils sont plus vulnérables et la malnutrition accentue le problème.


Les autorités de Sanaa ont déclaré l’état d’urgence face à la multiplication dans la capitale des cas de choléra et ont lancé un appel à l’aide internationale. La situation est d'autant plus préoccupante que des milliers de personnes fuyant les conflits rejoignent la capitale, où la densité de population et le manque d'accès à l'eau favorisent l'épidémie.