Mardi 17 mai, des militants de la cause kurde se sont rassemblés devant la résidence de l’ambassadeur turc à Washington, à l’occasion de la visite du président turc Recep Tayyip Erdogan aux États-Unis. Des vidéos publiées sur les réseaux sociaux montrent des supporters d’Erdogan et des membres de sa protection rapprochée frapper avec une rare violence les manifestants.

Sur l'une de ces vidéos, on voit des hommes, pour la plupart en costume gris sombre, traverser la route qui les sépare des manifestants et se ruer sur les manifestants rassemblés sur la pelouse qui n’ont pas eu le temps de déguerpir. Des manifestants tombés à terre sont roués de coups de pied. À 0’19, l’un des hommes en costume, qui tient dans sa main un drapeau turc, frappe même au visage un homme, qui tente de se protéger des coups qu’il reçoit en se recroquevillant sur lui-même. À plusieurs occasions, la police tente d’intervenir, mais elle semble débordée par le nombre et la détermination des agresseurs.

Video montrant l'agression par les gardes du corps d'Erdogan.

"Ils auraient reçu les ordres directement du président Erdogan"


Flint Arthur, citoyen américain, est membre de "Friends of Rojava", un réseau de groupes basés en Amérique du Nord solidaires de la lutte pour l’autonomie kurde. Rojava est une région kurde de facto autonome, située dans le nord et le nord-est de la Syrie, contrôlée par le Parti de l’union démocratique (PYD), un parti affilié au Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK) que la Turquie considère comme un groupe terroriste.

Arthur a participé à la manifestation mardi et a lui aussi été roué de coups.

La manifestation a commencé à midi devant la Maison Blanche, où nous avons protesté de façon pacifique contre la visite du président turc Erdogan aux États-Unis, où il devait notamment s’entretenir avec le président Donald Trump sur l’intention du Pentagone d'armer les membres du YPG [branche armée du PYD, NDLR]. Nous soutenons l’YPG et voulons que les États-Unis continuent à les soutenir dans leur lutte contre l’État Islamique. Nous sommes également contre la répression brutale menée par les autorités turques contre les Kurdes en Turquie. La manifestation a été organisée à l’initiative de partisans du HDP à New York [principal parti d’opposition turc, prokurde, NDLR].

"Les insultes fusaient du côté des supporters d'Erdogan : 'Terroristes !'"

Erdogan s’est ensuite rendu à la résidence de l’ambassadeur turc. Nous avons donc décidé de nous y rassembler. Nous étions une quinzaine sur place. Nous nous tenions à l’écart, sur la pelouse, de l’autre côté de la route qui nous séparait de la résidence. L’ambiance était festive du côté des supporters d’Erdogan rassemblés sur le porche et aux balcons de la résidence. Nous tenions à exercer un de nos droits les plus fondamentaux : la liberté d’expression. Moi, on le voit sur la vidéo, je porte un t-shirt rouge, j’ai notamment brandi un drapeau de Rojava. Les insultes fusaient du côté des supporters d’Erdogan : "Terroristes !". Ils étaient bien une bonne cinquantaine. Des policiers se sont interposés entre eux et nous.

Notre Observateur à la manifestation, demandant la libération des chefs du parti prokurde HDP.

Nous n’avions nullement l’intention d’entrer en confrontation avec eux. Mais soudain, une quinzaine d’entre eux est parvenue à nous attaquer. La police a réussi à nous séparer. D’autres policiers sont venus en renfort. Cela nous a rassurés. Mais ensuite, des hommes en costumes, pistolets à la ceinture et oreillette à l’oreille, nous ont attaqués. C’était sans nul doute le personnel de sécurité d’Erdogan. Ils parlaient turc et étaient armés, ce qui pour les civils n’est possible qu’avec une autorisation spéciale à Washington. Ils auraient reçu les ordres directement du président Erdogan, qui était assis à l’arrière de sa Mercedes, a révélé une analyse audio réalisée par le journal Daily Caller.


"Les gardes du corps d’Erdogan étaient d’une rare brutalité"

Les gardes du corps d’Erdogan étaient d’une rare brutalité. Ils n’hésitaient pas à nous frapper en groupe. Ils pouvaient être quatre à s’acharner sur une personne. J’ai été frappé à la tête plusieurs fois. Neuf d’entre nous ont été gravement blessés. Des hommes âgés avaient le visage couverts de sang et même les femmes n’ont pas été épargnées. Lucy Usoyan, une Yézidie d'Arménie, fondatrice de l'association Ezidi Relief Fund, a été frappée au sol au niveau de la tête. Une femme membre du HDK New York [antenne du HDP, NDLR], a été frappée si durement qu’elle a été prise d’une crise d’épilepsie. [Onze personnes en tout ont été blessées, dont un policier selon le Washington Post, NDLR]

Une membre du HDPl en pleine crise d'épilepsie.

Mes amis kurdes n’en revenaient pas. Ils retrouvaient exportée sur le sol américain une violence qui était devenue la routine pour eux en Turquie. Le plus grave, c’est qu’aucun membre du personnel de sécurité n’a été arrêté. Ils sont sans doute rentrés tranquillement en Turquie. Une campagne a été lancée sur Twitter pour les identifier. Mais moi, je pense que le Département d’État devrait les déclarer "persona non grata" sur le territoire américain.

Campagne demandant l'arrestation des gardes du corps.

Deux personnes ont été arrêtées. La police enquête actuellement avec le Département d'État et les renseignements américains pour identifier les personnes vues sur les vidéos et obtenir des mandats d'arrêt.

"Les violences et les blessures ont été la conséquence de cette manifestation provocante et non-autorisée ", a pour sa part commenté l’ambassade de Turquie aux États-Unis dans un communiqué, accusant les manifestants kurdes d’avoir provoqué des supporters d’Erdogan et d'avoir blessé l'un d'entre eux (lire ci-dessous).

Les citoyens turcs américains ont dû répondre aux agressions de manifestants affiliés au PKK, groupe terroriste, explique en substance un communiqué de l'ambassade de Turquie aux États-Unis.



L'année dernière, une bagarre similaire, impliquant des gardes du corps d’Erdogan, avait éclaté à l'extérieur de l'Institut Brookings alors qu’Erdogan prononçait un discours. Des manifestants ont également été agressés lorsque Erdogan était en déplacement en Équateur.