En Ukraine, la ville touristique de Lviv vit depuis deux mois une grave crise des déchets. Dans les quartiers périphériques, d’énormes tas d’ordures ménagères jonchent les trottoirs, les allées et débordent parfois sur les routes ou les aires de jeux pour enfants. Agacés, les habitants s’inquiètent pour leur santé alors que les températures progressent avec la fin de l’hiver.

Lviv, septième ville la plus peuplée d’Ukraine, est connue pour son architecture typique et son centre-ville historique, classé au patrimoine mondial de l’Unesco depuis 1998. Chaque jour, la ville produit 600 tonnes de déchets. Depuis la fermeture de la décharge municipale le 30 mai 2016, à la suite d’un incendie qui a coûté la vie à quatre personnes, les sacs d’ordures ménagères s’accumulent en ville sans que municipalité et sous-traitants ne soient vraiment en mesure de les traiter.

"Une aire de jeux/décharge près de la crèche n°144, où des enfants viennent jouer tous les jours et respirer de l'air "frais" déplore une habitante sur Facebook

Certains quartiers, comme la vieille ville classée, sont régulièrement nettoyés. Mais certaines zones résidentielles périphériques subissent depuis plusieurs mois des odeurs pestilentielles, la prolifération de bactéries et l’apparition de rats. Selon le média local Leopolis, un enfant aurait été mordu par un rongeur à proximité de ces piles de déchets, en septembre 2016.
Une habitante a publié cette photo sur Facebook le 29 avril 2017, expliquant l'avoir prise dans le district de Levandivka, à l'ouest de Lviv. 

La rédaction des Observateurs de France 24 a pu discuter de ce problème sanitaire avec huit Léopolitains qui ont publié des photos de la situation sur Facebook. Ils affirment subir de sérieux désagréments depuis deux mois et s’inquiètent de l’insalubrité générale de leur ville.

Des ordures sont dispersées par le vent à Lviv, dans une vidéo publiée sur Youtube le 26 avril 2017. 




"J’ai l’impression que ma résidence est construite sur une décharge"

Notre Observatrice Marina Karlovska, 19 ans, est étudiante en métiers de l’édition. Elle habite à Lviv depuis deux ans, dans le district excentré de Shevchenkivskyi.

Avant, les ordures étaient régulièrement ramassées mais, depuis l’incendie de la décharge l’année dernière, la municipalité n’a plus d’endroit où entreposer les déchets. La situation est devenue critique il y a deux mois.

Les ordures entreposées à côté de la résidence de notre Observatrice, dans le district de Shevchenkivskyi situé au nord-ouest de la ville. Photo prise par notre Observatrice le 3 mai 2017. 

Je ne suis pas quelqu’un de sensible, mais je vois ces détritus tous les jours en allant à l’université et ça me rend triste. Les odeurs sont horribles et j’ai l’impression que la résidence universitaire où j’habite est construite sur une sorte de décharge. Pour commencer la journée, ça n’est pas très agréable.

Je n’ai pas vu de rats mais mes amis m’ont raconté en avoir vus, et je sens que l’air est pollué. Du coup, je fais beaucoup moins de footing qu’avant, surtout à cause des odeurs. Quand il se met à faire chaud, ça devient vraiment insupportable. Mais, heureusement, ici le printemps tarde à arriver.

Je crois que la municipalité essaye de résoudre le problème, elle a prévu de construire un centre de traitement des déchets et a lancé un appel d’offres. Mais d’ici là, je crains que ça ne continue.

Dans ce quartier périphérique de Sykhiv, au sud-est de Lviv, les déchets sont là depuis le début du mois d’avril, selon cette internaute. Interrogée par France 24, Nadia se dit très inquiète pour la santé de ses filles, de 15 ans et 2 ans et demi. "Il y a toute cette nourriture en décomposition, les odeurs des ordures et des rats …", déplore-t-elle.

Pour le maire, Andriy Sadovyy, la crise des déchets serait le résultat de manigances politiques de ses opposants destinées à le déstabiliser. "Nous avons réalisé que nous pourrions être submergés par les déchets […] et c’était probablement le scénario désiré", a-t-il déclaré dans le quotidien britannique The Guardian.

Ce virulent opposant au président ukrainien Petro Poroshenko, membre du parti de centre-droit Samopomich ("Autosuffisance" en français), estime que cette crise est "une pression exercée sur ma personne, afin que je change de position et force mes collègues à voter en accord avec l’administration présidentielle".


"Les citoyens sont en colère"

Notre Observateur Andriy Andrusevych, 41 ans, habite à Lviv depuis plus de 30 ans. Analyste au sein de l’ONG Society and Environment, il revient sur ces querelles politiques.

Des manœuvres politiques existent mais, ces dix dernières années, le maire n’a rien fait pour résoudre le problème des déchets. Aujourd’hui, la situation est critique parce que la décharge a subitement fermé. Située dans le village de Grybovychi, elle était bien au-dessus de ses capacités. La municipalité promettait de construire un centre de traitement des déchets depuis longtemps mais n’a rien fait.

Une photo de la décharge de Grybovychi, aussi orthographiée Hrybovychi, dans le village du même nom situé à 10 kilomètres de Lviv. Photo publiée sur Instagram

Les habitants ne peuvent rien faire, à part réduire la quantité de choses qu’ils mettent à la poubelle, certains le font mais le tri n’est pas vraiment entré dans les mœurs aussi. Les citoyens sont généralement en colère contre le maire, parce qu’ils pensent que c’est de la faute de la municipalité.

Il est très rare que les camions poubelle viennent ramasser les ordures, qui s’accumulent en tas parfois hauts de deux à trois mètres. Là où j’habite, nous avons une poubelle collective pour les 42 appartements de l’immeuble. La dernière fois que les poubelles ont été ramassées, c’était il y a environ deux mois. Du coup, je vais mettre mes poubelles à un autre endroit, plus près du centre-ville.

La municipalité et ses sous-traitants doivent aujourd’hui déposer les ordures dans d’autres décharges de la région, mais également dans d’autres régions, aussi loin que dans la zone d’exclusion de Tchernobyl, à plus de 500 kilomètres.

Selon les statistiques officielles, l’Ukraine produit 45 millions de m3 de déchets par an. Une très faible partie de ces ordures, 4 %, entre dans le système de tri et de recyclage. Le reste est déposé dans des décharges, au nombre de 6 700 selon les chiffres officiels. Selon l’agence de presse économique Bloomberg, il y aurait en fait 36 000 décharges légales et illégales dans l’ensemble du territoire (Crimée annexée comprise).