INTOX

Non, Pyongyang n’a pas été évacuée face à la menace nucléaire américaine

Le DailyStar a affirmé, vidéo à l'appui, que des alarmes avaient résonné en Corée du Nord pour procéder à l'évacuation de 600 000 personnes. Une intox montée de toute pièce avec une fausse vidéo.
Le DailyStar a affirmé, vidéo à l'appui, que des alarmes avaient résonné en Corée du Nord pour procéder à l'évacuation de 600 000 personnes. Une intox montée de toute pièce avec une fausse vidéo.

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Mi-avril, le tabloïd anglais Daily Star a affirmé que le régime nord-coréen avait fait évacuer près de 600 000 résidents de la capitale Pyongyang, par crainte d’une attaque nucléaire américaine imminente. Le journal a cru bon d’illustrer ses propos par une vidéo où l'on entend des alarmes résonner dans la nuit… mais qui n’a jamais été prise en Corée du Nord.

L’article du Daily Star affirme relayer une information du journal public russe Pravda, selon laquelle 600 000 Nord-Coréens ont eu l’ordre de quitter leur domicile. Aucune date n’est donnée. Le Daily Star ajoute une vidéo d’une trentaine de secondes. On y entend une alarme puissante et inquiétante résonner en pleine nuit, pendant que l’auteur de la vidéo filme au loin des maisons éclairées. La légende accompagnant l’article explique : "Selon des sources à Pyongyang, des alarmes ont résonné pour l’évacuation massive de 600 000 personnes".

Le DailyStar poursuit en estimant que des "experts "affirment que l’évacuation est sûrement en lien avec les tensions nucléaires avec les États-Unis. Ces tensions, bien réelles, ont été ravivées mi-avril : l’armée américaine a envoyé un porte-avions vers la péninsule coréenne et la Corée du Nord promis une "réponse sans pitié" à toute provocation. Cependant, aucune information émanant d’agence ou de correspondants n’a fait état de l’évacuation massive de 600 000 Nord-Coréens. Alors même que l’AFP et Associated Press, deux des principales agences de presse mondiales, ont un bureau à Pyongyang.

Cela n’a pas empêché plusieurs sites de reprendre l’information, notamment en France, parfois sans aucun conditionnel. La vidéo a quant à elle été vue plus de 250 000 fois sur la chaine YouTube "Lazar "qui l’a postée en date du 12 avril – au moment où la tension montait entre États-Unis et Corée du Nord. Selon le site Spike, la page du Daily Star a généré 1,7 fois plus d’interaction que la moyenne des pages du site du tabloïd.

Comment montrer que c’est faux

Étape 1 : qui est l’internaute à l’origine de la vidéo ?

Premier indice : dans la vidéo qu’il relaie, le Daily Star identifie l’internaute qui a posté la vidéo. Il porte le pseudonyme de "Lazar" et on retrouve la vidéo sur son compte YouTube, qui ne compte que 136 abonnés.

Un coup d’œil dans les vidéos de "Lazar "montre qu’il ne poste pas régulièrement des vidéos concernant la Corée du Nord, plutôt des vidéos concernant Donald Trump et ses supporters. Il semble être basé aux États-Unis, et la plupart de ses vidéos ne sont pas particulièrement virales. On peut donc déjà s’étonner donc qu’un internaute lambda soit cité comme source principale par le tabloïd.

Sur son compte YouTube, Lazar n'a publié que 10 vidéos, dont la plupart ne font qu'une centaines de vues. Il n'a que 136 abonnés et n'a jamais publié d'autres vidéos sur la Corée du Nord.

Étape 2 : une recherche inversée de la vidéo ne donne rien… mais…

L’outil de l’ONG Amnesty International "Citizen Data Viewer" permettant de faire des recherches inversées de vidéos sur Internet ne permet pas de trouver des occurrences plus anciennes de cette vidéo. Les seules occurrences renvoient à la même vidéo affirmant qu’il s’agit bien d’une alarme annonçant une évacuation de Pyongyang.

La raison est simple : la vidéo a été altérée, et elle existe sur Internet, mais dans une version plus longue qui ne permet pas à la recherche inversée classique de faire ressortir les bonnes vidéos.

Pour la retrouver, il faut chercher d’autres indices sur le Web. Par exemple sur Reddit, un site web communautaire de partages de liens et de discussion, en tapant "alarm Pyongyang "(mieux vaut faire ces recherches avec en anglais) dans son moteur de recherche, on retrouve une discussion concernant cette vidéo. Un internaute affirme qu’il ne s’agit pas d’une vidéo prise à Pyongyang, mais au Chili lors d’un tremblement de terre.

Sur Reddit, dans un forum de discussion sur cette vidéo, un internaute suggère que la vidéo n'aurait pas été prise à Pyongyang mais au Chili... une hypothèse qui peut se vérifier.

Étape 3 : partir de l’hypothèse pour la vérifier

En partant de cette hypothèse, des recherches YouTube avec les mots clés "teremoto Chile" (tremblement de terre et Chili en espagnol) permettent de retrouver une vidéo étrangement similaire, mais beaucoup plus longue, avec la même alarme. Elle a été prise en septembre 2015 et montre en fait une alerte au tsunami à Valparaiso. À l’époque, un tremblement de terre de 8,4 sur l’échelle de Richter avait fait cinq morts et provoqué l’évacuation d’un million de personnes

Sur d’autres vidéos en tapant des mots clés en anglais ("chile", "earthquake "et "valparaiso ") on entend d’ailleurs exactement la même alarme, toujours à Valparaiso.

Quelles conclusions en tirer ?

La vidéo a donc été manipulée, en instrumentalisant le risque de guerre nucléaire. Le son anxiogène de l’alarme peut laisser penser qu’une catastrophe est imminente.

Pour ne pas tomber dans le piège, quelques conseils :

- Attention aux informations sensationnalistes, particulièrement publiées par des tabloïds, qui visent manifestement à susciter la peur et donc à générer des clics.

- Vérifiez toujours l’origine de la source, et renseignez-vous avec d’autres articles pour voir si l’information est reprise ailleurs, et sur des sites dignes de confiance.

- Si vous voulez en savoir plus sur les techniques de vérification, n’oubliez pas de consulter notre guide en ligne