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"Les Congolais de France vont voter Le Pen !", histoire d’une vidéo manipulée

Une vidéo montrant des membres de la diaspora congolaise manifester à Paris refait surface pour prouver que ses membres vont voter Marine Le Pen... mais l'histoire est bien plus complexe.
Une vidéo montrant des membres de la diaspora congolaise manifester à Paris refait surface pour prouver que ses membres vont voter Marine Le Pen... mais l'histoire est bien plus complexe.

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Une vidéo virale partagée vendredi par un groupe nationaliste sur Facebook tente de montrer que des Congolais affirment vouloir voter pour Marine Le Pen à l’élection présidentielle 2017. Or, elle est manipulée depuis plusieurs années par des groupuscules d’extrême droite. Et le message des Congolais n’est, en réalité, absolument pas un soutien au Front national.

Le groupe Facebook "On aime la France" a relayé vendredi 28 avril cette vidéo montrant une manifestation de Congolais à Paris et relevée par CrossCheck, plateforme de vérification des contenus autour de l'élection présidentielle en France. On entend un homme dire dans un mégaphone :

"Peuple Congolais ! Faites-passer le message ! Par SMS ! Même aux États-Unis ! Obama ! (la foule répond : "Non !") Sarkozy ! (la foule répond : "Non !") Hollande ! (la foule répond : "Non !") Bayrou ! (la foule répond : "Non !") Tous ces gens là ! (la foule répond : "Non !") Nous allons voter ! (la foule répond : "Le Pen !")"

Dans la suite de la vidéo, le même homme appuie son propos : "Nous allons les sanctionner ! Ni à gauche ! Ni à droite !", alors que la foule se dirige vers le Trocadéro.

La vidéo est accompagnée d’une légende : "Cette campagne réservera des surprises à mon avis, même les minorités refusent d'obéir aux diktats imposés !" Beaucoup de commentaires sous la vidéo se réjouissent que des "patriotes" s’unissent. L’un affirmant notamment : "Cette vidéo va faire tomber les masques du soi-disant racisme, fascisme et xénophobie du FN." Un autre : "Pourquoi les médias ne passent pas ça aux infos ?"

Ce vendredi 28 avril, la vidéo totalisait plus de 100 000 vues et 2 600 partages. La voici ci-dessous, ou visible ici.

Quelle est cette manifestation ?

La manifestation n’a rien de récente, comme ont l’air de le croire de nombreux internautes : elle date du 21 janvier 2012. Youyou Muntu Mosi, porte-parole du collectif "RD Congo France" en était l’une des organisatrices. Contactée par la rédaction des Observateurs de France 24, elle explique :

On avait organisé cette manifestation pour sensibiliser les jeunes générations congolaises aux drames en République démocratique du Congo [à l’époque, Joseph Kabila avait été réélu un mois auparavant dans un scrutin très contesté par le leader de l’opposition, Étienne Tshisekedi, qui s’était autoproclamé président en rejetant les résultats].

C’était un peu comme une marche intergénérationnelle : il y avait énormément d’enfants, et malgré l’élection présidentielle en France prévue en mai, cette manifestation n’avait au départ rien à voir avec la politique française.

L’homme au mégaphone témoigne : "Lorsque je vois aujourd’hui comment cette vidéo tourne de nouveau, je regrette d’avoir dit ça"

Nous avons retrouvé l’homme qui lançait au mégaphone les slogans supposément favorables à Marine Le Pen. Il s’appelle Francis Mondombo. À l’époque, il était membre des "Résistants Combattants du Kongo" (RCK), un groupe opposé à Joseph Kabila qui ne se définit pas comme un parti politique mais qui est connu pour avoir notamment attaqué à plusieurs reprises l’ambassade du RD Congo en France. Il explique :

Lorsque j’ai crié ça dans le mégaphone, c’était pour faire de la provocation. C’était un avertissement, pour critiquer le fait que les partis traditionnels ne voulaient pas prendre position par rapport à la Françafrique et ce qu’il se passait en RD Congo [la réélection de Joseph Kabila, NDLR]. C’est comme si j’avais dit : ‘Si vous ne nous respectez pas, on va voter pour les extrêmes.’

À l’époque, ça m’avait été reproché par des amis qui m’avaient dit que je faisais le jeu du Front national. Mais c’était juste pour faire passer un message. D’ailleurs, je n’ai pas voté FN en 2012. Avec du recul, lorsque je vois aujourd’hui comment cette vidéo tourne de nouveau, je regrette d’avoir dit ça.

"Marine Le Pen défend des positions qui sont à l’inverse de ce que nous souhaitons"

Nous, les Français d'origine congolaise, essayons de garantir nos intérêts et de faire passer nos idées. Mais en aucun cas nous ne souhaitons tendre la main au Front national. Sur la question de l’immigration, Marine Le Pen défend des positions qui sont à l’inverse de ce que nous souhaitons.

Une position qui peut paraître complexe et alambiquée, mais qui était déjà celle de 2012. Dans une autre vidéo de la même manifestation, on entend Francis Mondombo ajouter (à partir de 21’10’’) :

Sarkozy a osé partager sa table avec le génocidaire Kagame [président du Rwanda, considéré par certains membres du RCK comme responsable de la situation instable dans l’est de la RDC, NDLR] et nous aussi nous allons partager notre table avec Le Pen." Une façon d’assimiler Marine Le Pen au pire, pour ces militants.

Et en 2017, quelles consignes pour la diaspora ?

Selon nos interlocuteurs, aucune consigne de vote particulière n’a été donnée par le RCK aux électeurs d'origine congolaise. De son côté, Youyou Muntu Mosi explique avoir eu le sentiment que "Jean-Luc Mélenchon était le candidat le plus populaire lors des réunions de la diaspora congolaise" avant le second tour. Quant à Francis Mondombo, il affirme qu’une partie de la diaspora a ouvertement pris position pour Emmanuel Macron notamment en raison de ses "déclarations sur le fait que la colonisation était un ‘crime contre l’humanité’".

Vendredi soir, le Président du Collectif RD Congo France a en tout cas publié un communiqué sur Facebook pour dénoncer le détournement de la vidéo.

Le Président du Collectif RD Congo France tient à informer l’opinion publique, qu’il dénonce l’utilisation abusive...

Posted by Kcreascence Muteba Paulusi on Friday, April 28, 2017

Ces derniers mois, plusieurs articles ont néanmoins fait état d’une certaine popularité de Marine Le Pen envers des ressortissants binationaux africains. Les positions du Front national en faveur d’une pleine souveraineté de l’Afrique passant par une aide financière importante, présentée comme un "rempart contre l’immigration", et sa position tranchée en faveur de l’abandon du Franc CFA, ont séduit, et des antennes militant pour le Front national ont été ouvertes en Côte d’Ivoire et au Bénin.