TUNISIE - LIBYE

À la frontière tuniso-libyenne, les fossés n’arrêtent pas la contrebande organisée d’essence

Capture d'écran de la vidéo montrant le système de contrebande d'essence à la frontière tuniso-libyenne
Capture d'écran de la vidéo montrant le système de contrebande d'essence à la frontière tuniso-libyenne

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Une vidéo montrant un système de contrebande organisée d’essence à grande échelle à la frontière tuniso-libyenne circule depuis début avril sur les réseaux sociaux. Le mur protecteur de terre et les fossés construit par les autorités tunisiennes en 2015 pour empêcher le passage des jihadistes mais aussi des contrebandiers de la Libye à la Tunisie, ne dissuade visiblement pas les grands trafiquants qui continuent de profiter de la corruptibilité et de l’inefficacité des gardes-frontières, expliquent nos Observateurs.

Sur cette vidéo filmée à la frontière tuniso-libyenne dans la région de Al-Ajaylat, on voit des dizaines de milliers de litres d’essence être transvasés, en plein jour, à l’aide de tuyaux, depuis des camions citernes alignés du côté libyen dans des bidons chargés dans des camions garés dans le fossé coté tunisien, creusé en contrebas d’un petit mur protecteur de terre.

Vidéo de contrebande d'essence diffusée sur les réseux sociaux. Source.

Le trafic de carburants entre la Libye et la Tunisie n’est pas nouveau. Il existait déjà sous les régimes de Ben Ali en Tunisie (chassé du pouvoir par la révolution de 2011) mais s’est développé depuis les révolutions de 2011.

"Essence, tabac, matériel hifi, bijoux, tout rentre…"

L’Etat tunisien a toujours toléré la contrebande dans les régions transfrontalières, car elle représente une source de revenus dans une zone sous-développée, où le chômage frappe une grande partie de la population", raconte (Samer), pseudonyme, habitant originaire de Ben Guerdane, ville du sud-est de la Tunisie et l’un des principaux marchés transfrontaliers de la contrebande. "Essence, tabac, matériel hifi, bijoux, tout rentre…" ajoute-t-il.

Depuis le début de la révolution en Libye en 2011, un nouveau système de contrebande à plus grande échelle s’est organisé et intensifié, profitant de l’instabilité du pays, de la dévaluation de la monnaie libyenne et le besoin de liquidités.

"C’est une zone militaire fermée, les camions ne pourraient pas y entrer sans complicité"

Selon notre Observateur Nasreddine Sammoudi, caméraman tunisien, qui avait tourné un reportage en 2014 sur la contrebande à la frontière tuniso-libyenne, les obstacles érigés par les autorités tunisiennes à la frontière ne suffiront pas à réduire le flux des grands trafics, qui se développe avec la complicité d’agents qui travaillent pour l’Etat.

Reportage de notre Observateur filmé dans le village de Maghda, près de la frontière tuniso-libyenne.

Dès avril 2015, les autorités tunisiennes ont lancé les travaux entre les deux postes frontaliers de Ras Jedir et Dhiba à la frontière tuniso-libyenne à la frontière tuniso-libyenne pour creuser un canal et rendre la frontière moins poreuse, mais les principaux trafiquants ont trouvé d’autres solutions. Avant, les camions entraient directement sur le territoire tunisien pour acheminer l’essence, maintenant ils s’arrêtent à la frontière et transvasent les litres d’essence dans des bidons chargés dans d’autres camions comme on le voit dans la vidéo.

 

"Policiers, gardes-frontières, militaires, sont tous de mèche dans ce trafic"

Policiers, gardes-frontières, militaires, sont tous de mèche dans ce trafic. Toute la frontière est une zone militaire fermée. (L’accès est réservée à l’armée de terre et de l’air et les unités de la garde nationale. Il faut une autorisation spéciale délivrée par ses services centraux ou régionaux pour y pénétrer – NDLR).

Les camions ne pourraient pas y entrer et agir en plein jour sans complicité. Il faut ajouter les milices, côté libyen, qui profitent également de ce juteux trafic qui leur permet d’avoir accès à des liquidités qui manquent en Libye, l’argent étant bien sûr le nerf de la guerre. Les autorités tunisiennes n’ont pas les moyens de lutter contre ce trafic, il s’agit de trafiquants puissants, plus puissants que l’Etat même.

 

« En Libye, l’essence est subventionnée, elle coûte moins cher qu’une bouteille d’eau minérale. »

Pour notre Observateur Samer à Ben Guerdane, ce genre de trafic à grande échelle n’est pas nouveau. Avec la chute de Ben Ali, cette contrebande qui progressait auparavant sous le contrôle des proches du régime, a été mise à jour.

Ce type de trafic par de grands commerçants existait déjà auparavant. Il n’est aujourd’hui plus caché, c’est tout. (Selon Mondafrique, elle est aujourd’hui plus importante et marquée par l’apparition de grands barons de la contrebande ayant des liens avec le terrorisme et le crime organisé - NDLR )

L’essence en provenance de Libye traverse le désert à bord de ces camions et est ensuite vendue à Ben Guerdane et Tataouine ou des commerçants locaux rachètent ces bidons pour les vendre à des distributeurs qui viennent de toute la Tunisie. Le risque est énorme. Plusieurs fois l’essence, transportée dans des bidons sous un soleil qui dépasse parfois les 40 degrés, s’est embrasée et a brulé ceux qui le transportaient.

"Seuls les grands négociants peuvent s’offrir de tels volumes"

Seuls les grands négociants peuvent s’offrir de tels volumes. Les particuliers eux ne font que de la petite contrebande. Ils passent par exemple par le point de passage frontalier de Ras Jdir lorsqu’il est ouvert. Ils peuvent apporter 200 litres par trajet en ayant augmenté la capacité de leur réservoir -ils condamnent souvent les deux places arrière de leur voiture, mais ce n’est rien comparé aux centaines de milliers de litres que de grands négociants achètent à moindre coût (En moyenne, moins de 10 centimes d’euro le litre - NDLR) et revendent au moins cinq fois plus cher en Tunisie. En Libye, l’essence est subventionnée. Il coûte moins cher qu’une bouteille d’eau minérale. Même en comptant les pots de vins à donner aux gardes-frontières, ils dégagent une marge très importante. Et contrairement aux particuliers, ils ne subissent pas les fermetures de frontières. Les grands négociants, eux, n’ont pas besoin de passer par les postes frontières. Ils peuvent passer à d’autres endroits avec la complicité des milices armées qui contrôlent la région, la police et les gardes-frontières du coin.

Selon Middle-East Eye, la majorité de la contrebande s’organiserait aujourd’hui autour de Zawya et Sabratha, régions notamment contrôlées par les milices de Hneesh et le clan de Dabbashi qui se seraient répartis les zones d’intérêt avec la complicité des forces de sécurité locales.

Ce système qui échappe aux autorités engendre de très grandes pertes en recettes fiscales pour les Etats tunisien et libyen. Plus d’un demi-milliard de dinars - soit 330 millions d’euros environ –côté libyen selon les autorités.