Mais quelle mouche a donc piqué Amir Tataloo ? Ce chanteur star, aux paroles sulfureuses, habitué des caves et de la scène underground de Téhéran, a récemment annoncé sur les réseaux sociaux… son soutien à la candidature à l’élection présidentielle de Baqer Qalibaf, le maire ultra-conservateur de Téhéran. À moins qu’il ne maîtrise plus vraiment ses publications…

Amir Tataloo est une star en Iran, en témoignent les quatre millions de followers qu’il a sur Instagram. Avec ses tatouages et ses piercings qu'il affiche sur Instagram, il n’a pas franchement l’air d’un enfant sage ni d’un conservateur pratiquant. Quant aux paroles de ses chansons, comme bien souvent chez les chanteurs underground, elles parlent d’amour et de sensualité : "comme le goût de tes lèvre me manque", "je suis à toi, prends ce corps et répare-le", "ton corps est collé au mien et je ne peux ne pas dormir autrement". Aucun doute, c’est pour le moins équivoque, et tout à fait "immoral" aux yeux des autorités religieuses iraniennes.

Une chanson à la gloire du programme nucléaire

Il est donc difficile de comprendre ce qui aurait pu inciter Amir Tataloo à soudainement faire la pub de Baqer Qalibaf, proche du Guide suprême Ali Khamenei, ancien commandant des gardiens de la Révolution (Organisation paramilitaire rattachée au Guide suprême de la Révolution islamique), et ancien commandant de police à Téhéran sous les ordres duquel des centaines de jeunes ont été arrêtés pour des comportements "non-islamiques". En tant que maire de Téhéran, Baqer Qalibaf n’a rien fait de moins qu’interdire l’enseignement de la musique dans les centres culturels municipaux de la capitale en 2014…

Pour comprendre le basculement de Tataloo, il faut savoir qu’il a eu des démêlés avec les autorités. Il est arrêté une première fois en 2014, puis relâché. Sa seconde arrestation a lieu en 2015, il est libéré mais quelques mois plus tard, une vidéo circule en ligne, le montrant en train de chanter une chanson en soutien au programme nucléaire iranien, sur un bateau de guerre.


Vu les autorisations nécessaires pour accéder à un bateau militaire et la qualité de la production, il semble alors évident que Tataloo n’a pas pris tout seul cette initiative. Et vu ses prises de positions, on peut pour le moins se questionner sur cet étonnant revirement qui sent la manipultaion à plein nez.

Soutenir le Guide suprême "à tout prix"

Surtout que depuis, Amir Tataloo a affiché à plusieurs reprises sur les réseaux sociaux son soutien… au Guide suprême de la révolution iranienne, Ali Khamenei, appelant notamment à le soutenir "à tout prix".


Et ces derniers jours, le chanteur est passé à la vitesse supérieure : il a publié une photo de Baqer Qalibaf avec un ancien commandant de la force Qods – en charge de l’intervention militaire iranienne en Irak et en Syrie – les présentant comme des héros, affirmant que le prochain président devrait être choisi par le Guide suprême lui-même – et non pas élu – et que Qalibaf est le mieux qualifié pour la fonction. L’Iran organise sa prochaine élection présidentielle le 19 mai.


Évidemment, les followers de Tataloo n’ont pas trop apprécié ce coup de pub pas très démocratique. Mais cette fois, Tataloo a fini par livrer une explication : dans un fichier son publié sur l’application Telegram le 22 avril, il déclare que c’est "un ami" qui tient ces propos et qu’il se contente de les reprendre. Mais cet "ami" ne travaille pas n’importe où : il est membre des gardiens de la Révolution et, affirme le chanteur rebelle, il a "suffisamment d’informations politiques pour nous guider très bien". Tataloo dit également ne pas être en mesure de choisir un candidat et faire pour cela totale confiance à son "ami".

Le cheval de Troie des autorités

Ce fichier est la preuve que Tataloo est, depuis ses arrestations, utilisé par les autorités conservatrices iraniennes comme cheval de Troie auprès des jeunes Iraniens libéraux. Cette pratique n’est pas nouvelle : d’autres artistes, chanteurs, acteurs, réalisateurs, ont du monnayer leur "liberté" contre ce genre d’engagement totalement contraire à leurs idées. Mais c’est la première fois qu’un artiste à la solde des autorités laisse entendre aussi clairement quel est le mécanisme à l’œuvre.

Selon la loi iranienne, les gardiens de la Révolution ne sont pas censés s’immiscer en politique, mais l’organisation s’est déjà fait remarquer en arrêtant des opposants, en empêchant la tenue de manifestations et en finançant des candidats ultra conservateurs.

Le 19 mai, Baqer Qalibaf sera l’un des cinq adversaires du président sortant, le centriste modéré Hassan Rohani, qui brigue un second mandat de quatre ans.