BIRMANIE

Intox : une vidéo de victimes rohingyas ? Non, des soldats malaisiens

Capture d'écran de la vidéo ci-dessous.
Capture d'écran de la vidéo ci-dessous.

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Des hommes assis dans une eau marécageuse, prisonniers sous une construction en bois et en train de chanter : c’est ce que montre une vidéo relayée par des pages Facebook comme étant celle de Rohingyas maltraités par les autorités birmanes. Sauf qu’il s’agit de l’entraînement d’une unité spéciale de l’armée malaisienne.

La séquence, diffusée entre autres par deux pages de partage de vidéos arabophones, a été vue par près de 3 millions d’utilisateurs et partagée plus de 100 000 fois en avril 2017. Elle a refait surface en fin d'année 2018 sur plusieurs pages Facebook d'Afrique de l'ouest.

On y voit un groupe de jeunes hommes prisonniers sous des branches d’arbres attachées les unes aux autres de manière artisanale. Au-dessus d’eux, debout sur les branches, un homme semble les surveiller, un bâton à la main. Les jeunes hommes sont assis dans une eau marécageuse qui leur arrive jusqu’au torse, et la plupart sont obligés de garder leur tête penchée à cause des branches sous lesquelles ils se trouvent et chantent en chœur.

La légende qui accompagne la vidéo précise qu’il s’agit du calvaire des Rohingyas de Birmanie, maltraités "parce qu’ils sont musulmans ", incitant les utilisateurs à partager la vidéo en grand nombre pour dénoncer ces exactions.

Or, la vidéo n’a pas du tout été tournée en Birmanie, mais dans la jungle malaisienne. En effet, d’après une experte malaisienne dans les questions sécuritaires qui préfère garder l’anonymat, il s’agit d’un exercice d’entraînement des GGK (Grup Gerak Khas), les forces spéciales malaisiennes :

Ces épreuves d’endurance sont autant de tests de sélection, pour savoir qui aura non seulement la force physique, mais aussi la résistance mentale nécessaire pour intégrer cette unité spéciale. Les forces spéciales interviennent principalement dans la jungle, dans des conditions extrêmes, pour des opérations de sabotage ou de contre-terrorisme. Ils doivent donc montrer une résistance à toute épreuve. C’est un commando d’élite. Dans le chant qu’ils entonnent, ils parlent de "semangat Malaysia", l’esprit de la Malaisie.

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Ce n’est pas la première fois que des vidéos tournées dans d’autres pays d’Asie du Sud-Est, sont présentées comme venant de Birmanie et montrant le mauvais traitement que subissent les Rohingyas. Pour Camille Cuisset, coordinatrice de l’organisation "Info Birmanie", basée à Paris, ce genre de détournements s’explique à la fois par la culture des réseaux sociaux et par les événements récents qu’a connus le pays :

 

"La difficulté d'accès à l'information favorise ce genre d'intox"

Ce genre d’intox se répand de plus en plus depuis quelques années, y compris en Birmanie, du fait de la généralisation de l’accès aux réseaux sociaux : tout le monde peut devenir un relais pour les intox. Il y a aussi le fait que, même en Birmanie, on parle désormais de plus en plus des exactions à l’encontre des Rohingyas, et Internet reflète forcément ces préoccupations.

Quant aux fausses vidéos qui se répandent à l’étranger, comme c’est le cas ici, cela s’explique par l’opération qu’a menée l’armée birmane, en octobre 2016, dans l’État de l’Arakan et suite à laquelle les autorités ont verrouillé la zone pendant quatre mois, empêchant les journalistes et le personnel des ONG d’y accéder. Au cours de cette opération, l’armée a fait preuve d’une violence sans précédent [18 000 Rohingyas ont été déplacés selon l’organisation Human Rights Watch]. Je pense donc que diffuser de fausses vidéos est une manière pour certains internautes de rappeler ce qui se passe là-bas, en dépit du manque d’informations. Certes, les intox ne sont jamais une bonne chose et peuvent souvent nuire à la cause que l’on cherche à défendre. Mais heureusement, ce genre de fausses vidéos reste tout de même limité. Nous restons vigilants tout en soulignant l’importance de continuer à en parler.

>> LIRE SUR LES OBSERVATEURS : Un "ratissage sécuritaire" déplace des milliers de musulmans RohingyasÀ la suite de l’opération menée par l’armée, l’ONU a voté le 24 mars dernier une résolution pour l’envoi d’urgence d’une mission d’enquête en Birmanie afin de faire la lumière sur les récents événements. Une décision promptement dénoncée par l’ambassadeur birman du Conseil des droits de l’Homme, qui estime non acceptable ce type d’actions. Les Rohingyas, minorité musulmane de la Birmanie, sont considérés par l’ONU comme l’une des minorités les plus persécutées au monde.