Dix-sept activistes ont réussi à empêcher un avion de décoller à l’aéroport de Stansted, situé à une cinquantaine de kilomètres de Londres, le 28 mars dernier. Ils souhaitaient éviter que des étrangers en situation illégale – qui devaient voyager à bord de cet avion – ne se fassent expulser du Royaume-Uni. Une militante revient sur ce blocus de dix heures, une première dans ce pays.

Cet avion devait se rendre au Ghana et au Nigeria. Selon les activistes – membres des réseaux Plane Stupid, Lesbians and Gays Support the Migrants ou encore End Deportations – environ 70 personnes devaient voyager à son bord pour être renvoyées dans leurs pays d’origine.

Stansted est le quatrième aéroport le plus fréquenté du Royaume-Uni. De nombreux vols commerciaux ont donc dû être redirigés vers d'autres aéroports, en raison du blocus réalisé par ces militants.


Emma Hugues est une activiste ayant participé au blocus.

"Vers 3 h du matin, il était clair que l'avion n'allait pas pouvoir décoller"

Nous sommes arrivés à l’aéroport vers 22 h. Nous avons réussi à aller sur le tarmac, puis nous nous sommes dirigés vers l’endroit où l’avion était stationné. Nous avons dû agir rapidement puisque les services de sécurité sont arrivés très vite.

Nous étions divisés en deux groupes : les activistes du premier groupe se sont attachés autour de l’une des roues de l’avion en utilisant des "arm tubes". [Cette technique permet aux activistes de s’attacher entre eux par les bras, à l’aide de chaînes et de mousquetons, après avoir placé au préalable leurs bras dans un tube, souvent métallique. Pour séparer les activistes, la police est donc contrainte de scier le tube délicatement, NDLR.]

Deux activistes utilisant la technique de l’"arm tube". Capture d’écran d’une vidéo publiée sur la page Facebook "Stop Charter Flights - End Deportations".

Les activistes du second groupe ont installé une sorte de trépied géant à côté de l’aile de l’avion, auquel ils se sont attachés. L’un d’entre eux s’est placé au sommet de ce trépied. Du coup, les forces de l’ordre ne pouvaient pas vraiment le retirer, sinon l’activiste serait tombé.

Cette vidéo a été prise depuis le sommet du trépied géant, où une banderole était attachée, avec le message suivant : "Personne n’est clandestin"

Nous étions juste à côté de l’avion, donc il ne pouvait pas aller vers la piste de décollage. Vers 3 h du matin, il était clair qu’il n’allait pas pouvoir décoller. Les escaliers de l’appareil ont été retirés et les membres de l’équipage ont commencé à partir. Quand nous avons vu les cars [ayant transporté les étrangers devant être expulsés depuis les centres de rétention jusqu’à l’aéroport, NDLR] repartir, ça a été très fort.

Cette vidéo a été tournée au moment où les activistes ont réalisé que le vol était annulé. L’une d’elles dit : "Les escaliers sont en train d’être retirés. Nous venons de voir l’équipage quitter l’aéroport. On dirait que cet avion ne va aller nulle part ce soir".

Il y a eu des policiers durant toute la mobilisation. Mais nous avons attendu plusieurs heures avant qu’une équipe ne vienne nous détacher, en utilisant des scies. Au total, nous sommes restés jusqu’à 8 h du matin sur place. Ça a été assez douloureux puisque nous sommes restés allongés sur le sol durant tout ce temps, sans pouvoir réellement bouger.

Ensuite, on nous a emmenés vers différents postes de police, où nous avons été interrogés durant près de 24 heures. [Les 17 activistes ont été poursuivis pour avoir pénétré dans l’aéroport illégalement, NDLR] J’ai été relâchée le jeudi vers 2 h du matin.

Je suis contente que nous ayons réussi à empêcher l’expulsion de ces gens. Ça va leur permettre d’avoir plus de temps pour que leurs cas soient examinés par les autorités.

Nous n’avons pas fait ça pour perturber le fonctionnement de l’aéroport. D’ailleurs, nous ne pensions pas que d'autres vols allaient être déviés vers d’autres aéroports. Personnellement, je ne voulais tout simplement pas que des gens puissent être en danger en retournant chez eux…

Des activistes attachés entre eux grâce à la technique de l’"arm tube". Photo publiée sur la page Facebook "Lesbians and Gays Support the Migrants".

Le décret anti-immigration de Donald Trump a provoqué un tollé au Royaume-Uni. Et pourtant, les gens restent relativement silencieux sur ce qu’il se passe ici également, alors que notre système est dur et injuste avec les migrants et les demandeurs d’asile. Nous voulions donc attirer l’attention là-dessus.

Le ministère de l’Intérieur organise des expulsions la nuit, pour éviter que les gens ne s’en rendent compte et pour éviter de rendre des comptes à ce sujet. Ce n’est pas normal.

Des activistes attachés entre eux grâce à la technique de l’"arm tube". Photo publiée sur la page Facebook
"Lesbians and Gays Support the Migrants".

France 24 a contacté le Ministère de l’Intérieur, qui a refusé de s’exprimer au sujet de cette affaire. Selon leur site Internet, 12 056 renvois forcés or expulsions ont eu lieu dans le pays en 2015.

Le blog Detained Voices a publié les témoignages de plusieurs personnes qui devaient être expulsées le 28 mars. Une femme y raconte notamment : "J’ai dû quitter le Nigeria car j’avais peur de mon mari, avec lequel j'ai été forcée de me marier. Il a dit qu’il savait que j’allais être expulsée. Il m’attend. Il prévoit de me tuer. Je ne veux pas prendre l’avion. Je ne peux pas partir."