MEXIQUE

À Tijuana, un "bunker" recueille les vétérans expulsés des États-Unis

Trois vétérans de l'armée américaine expulsés vers le Mexique se sont réunis dans ce refuge pour s'entraider.
Trois vétérans de l'armée américaine expulsés vers le Mexique se sont réunis dans ce refuge pour s'entraider.

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Ils ont servi dans l’armée américaine notamment parce qu’on leur avait promis qu’ils obtiendraient la citoyenneté à la fin de leur engagement. Mais une fois démobilisés, certains ont été expulsés à la première incartade. À Tijuana, au Mexique, l’un de ces vétérans a décidé de créer un refuge pour ces militaires déboussolés.

Hector Barajas est né à Fresnillo au Mexique. Il a rejoint les États-Unis à l’âge de sept ans et vécu à Compton, en Californie. En 1995, il s’engage dans l’armée, avec l’espoir d’obtenir la citoyenneté américaine, ainsi que le lui laisse entendre son recruteur. Mais en 2004, il est expulsé vers le Mexique après avoir fait trois ans de prison pour avoir vidé le chargeur d’une arme à feu sur un véhicule.

De son expérience naît l’idée de créer à Tijuana, au Mexique, une maison pour les vétérans expulsés (Deported Veterans Support House). Au départ conçue comme un simple abri, le refuge permet aujourd’hui aux déportés d’avoir accès à une hygiène de base, à des soins, à une cuisine et à un lieu de vie commun. Le lieu dispose de dix lits, et donne également des conseils juridiques aux vétérans grâce à l’intervention de volontaires de l’Université de Californie du Sud. Des pasteurs y interviennent également pour la vie spirituelle.

"C’est difficile à croire qu’un vétéran de l’armée américaine puisse être expulsé"

J’ai créé cet endroit en 2013, après avoir été expulsé des États-Unis, et je l’ai appelé le "bunker" en référence à l’armée et à la notion de refuge. J’avais rejoint l’armée dans la 82e unité de parachutistes, avec laquelle je participais à des missions médicales pour soigner et mettre à l’abri les blessés sur les terrains d’opération.

Je me suis engagé car un recruteur m’avait dit à l’époque que c’était la meilleure façon d’être naturalisé américain. Mais à la sortie de l’armée, je n’ai eu aucun conseil juridique particulier, et j’ai dû me débrouiller seul sans aucune connaissance. J’ai toujours du mal à croire qu’un vétéran de l’armée américaine puisse être expulsé. Mais il faut surmonter ce choc et aller de l’avant.

Depuis la fondation de ce refuge, nous avons accueilli environ 30 personnes. Nous avons cependant une base de données de 312 vétérans expulsés de différents pays dont l’Allemagne, la Bosnie, l’Italie ou la Jamaïque. Je ne connais que trois cas de vétérans qui ont pu retourner aux États-Unis après avoir été expulsés et qui ont pu y rester. Et deux d’entre eux ont été acceptés afin d’être soignés car ils étaient très malades… mais ils sont morts peu de temps après.

Ces gens sont à la recherche de stabilité : ils ont en général entre 50 et 70 ans, certains ont laissé leur famille aux États-Unis, comme moi. Beaucoup souffrent de troubles de stress post-traumatique. Le soutien des États-Unis aux militaires ne devrait pas se terminer quand ces derniers enlèvent leur uniforme. 

Dans le "bunker" servant de refuge aux vétérans.
Dans le "bunker" servant de refuge aux vétérans. Deported Veterans Support House

Quels droits pour les vétérans expulsés ?

Le ministère de la Défense américain estime que de 2010 à 2016, 18 700 citoyens non-américains ont servi dans l’armée, soit 1,4 % des effectifs.

 

 

Mais malgré les promesses des recruteurs, l’engagement dans l’armée ne confère pas automatiquement la citoyenneté. En 2001, une loi appelée "Immigration et Nationalité" a bien été votée pour faciliter la procédure. Contacté par France 24, un porte-parole du ministère de la Défense affirme par ailleurs que chaque établissement de l’armée dans le pays dispose d’un "point de contact" qui doit aider les militaires étrangers dans leurs démarches.

Pourtant, ni le ministère ni l’administration en charge de la citoyenneté et de l’immigration n’ont été en mesure de préciser à France 24 les conseils juridiques donnés aux militaires non-américains.

Par ailleurs, un rapport de l’ACLU de 2016 affirmait que le gouvernement américain ne donnait pas les conseils adéquats aux militaires étrangers, en service ou vétérans, et que les juges de l’immigration n’étaient pas autorisés à considérer le passage dans l’armée comme un argument pouvant empêcher les expulsions.

Seul espoir pour Hector et les vétérans : en 2010, un procès ressemblant de très près au cas d’Hector a eu lieu, et le vétéran a pu faire appel de son expulsion. "J’espère qu’un jour, je serai en mesure de contester cela moi aussi", nous a t-il expliqué Hector.

Il n’existe pas de chiffres officiels concernant les anciens vétérans expulsés des États-Unis, mais l’ACLU estime que ce nombre pourrait être largement sous-estimé. Beaucoup sont renvoyés pour des affaires criminelles, d’autres car ils n’ont pas réussi à remplir toutes les conditions du très complexe système d’immigration américain.

Hector Barajas à droite avec des étudiants, venus rendre visite aux vétérans expulsés.
Hector Barajas à droite avec des étudiants, venus rendre visite aux vétérans expulsés. Deported Veterans Support House in Tijuana