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Près de New Delhi, les Africains d’Inde à nouveau violentés sur fond de clichés

Manifestation d'étudiants africains à Greater Noida pour dénoncer l'arrestation de cinq étudiants suspectés de meurtre. Photo : Association of African Students in India.
Manifestation d'étudiants africains à Greater Noida pour dénoncer l'arrestation de cinq étudiants suspectés de meurtre. Photo : Association of African Students in India.

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Depuis le week-end dernier, la mort d’un jeune Indien à Greater Noida, en banlieue de New Delhi, ravive les tensions entre la population locale et la communauté estudiantine africaine installée dans la ville. Accusés d’être des assassins, plusieurs jeunes Africains ont été victimes de lynchages populaires.

Tout commence samedi 25 mars, quand un jeune Indien décède d’une attaque cardiaque. Selon la presse indienne, c’est une overdose qui aurait provoqué le décès. Rapidement, certains habitants accusent des étudiants africains, installés dans le quartier, de l’avoir drogué intentionnellement. Cinq Nigériens sont alors arrêtés et placés en garde à vue par la police indienne. Mécontents de ces arrestations jugées arbitraires, une centaine d’étudiants africains se réunissent dimanche devant le poste de police pour demander la libération de leurs camarades et dénoncer les discriminations à l’égard de leur communauté. Finalement, faute de preuves et de témoins, la police relâche, dès le lendemain, les cinq suspects.

"Nous saignons tous de la même couleur." Photo prise dimanche 26 mars, lors de la manifestation des étudiants africains devant le poste de police de Greater Noida. Crédit : Association of African Students in India.

La nouvelle a suscité un vif mécontentement dans la ville. Dans la soirée de lundi, une marche organisée en hommage au jeune homme décédé s’est transformée en rassemblement anti-Africains. Une dizaine de jeunes hommes ont été pris à partie et passés à tabac. Des images extrêmement violentes, publiées sur les réseaux sociaux, montrent une foule surexcitée s’en prendre à des hommes noirs dans le centre commercial d’Ansa Plaza, à Greater Noida, les frappant notamment à coup de chaises alors qu’ils sont à terre.

 

Capture d'écran de la vidéo tournée dans le centre commercial d'Ansa Plaza à Greater Noida. Une foule s'en prend, à l'aide de chaises, à un jeune homme noir à terre.

Dans la journée de mardi, de nombreuses photos et vidéos d’étudiants africains blessés ont également circulé, suscitant l’émoi dans le pays, y compris chez des Indiens.

 

Un étudiant africain blessé. Photo envoyée par un Observateur à Greater Noida.

"On est obligés de se justifier de ne pas être des cannibales"

Manasse est Congolais, il vit à Greater Noida, où il poursuit ses études depuis deux ans. Président de l'association de la Communauté Congolaise de Greater Noida, il reconnaît que les tensions entre les communautés ont toujours existé.

Face aux violences, l’association des étudiants africains en Inde a conseillé aux étrangers de ne pas sortir de chez eux. La police nous a également donné deux numéros d’urgence en cas d’agression. Je n’avais jamais vu une telle situation à Greater Noida : nous souffrons de nombreuses discriminations, mais ça n’était jamais allé aussi loin.

Avant d’être retrouvé mort, le garçon décédé d’une overdose avait disparu vendredi soir. Des rumeurs ont ainsi commencé à circuler selon lesquelles il aurait été enlevé par des Africains "cannibales" voulant le manger. Et ce n’est pas la première fois que j’entends cela… Il arrive que des Indiens à l’université nous posent la question de savoir si nous sommes cannibales… Nous sommes obligés de dire que non, bien sûr, nous ne le sommes pas. C’est parfois éprouvant de devoir toujours se justifier. Par exemple, il y avait déjà eu une affaire dans la ville, il y a quelques mois de cela, quand une famille avait perdu son chien. Les Africains du quartier avaient directement été accusés de l’avoir mangé !

"On ne veut pas déranger"

En général, on échange peu avec les Indiens. On va ensemble en cours et puis c’est tout. Pour ma part, je n’ai jamais eu de véritables amis indiens depuis que je suis ici. Du coup, on se concentre sur nos études et on se dit qu’une fois diplômés, on s’en ira… Il faut tenir bon. Les différences culturelles sont, en effet, assez grandes entre nos communautés, mais on s’y fait, en évitant de manger des viandes qu’ils ne mangent pas, comme le bœuf, ou en ne buvant pas d’alcool en public. On ne veut pas déranger.

"Il faudrait organiser des tables rondes"

Je pense que notre manifestation devant le poste de police a pu raviver les tensions, même si nous ne demandions que la libération de nos amis et l’ouverture d’une enquête approfondie. Mais à chaque événement, il y a toujours plusieurs versions et beaucoup de rumeurs. Par exemple, en ce moment, dans la communauté africaine, la rumeur court que les Indiens prévoient de s’attaquer aux Africains à leur domicile…

Je pense qu’il faudrait organiser des tables rondes dans les universités pour essayer de résoudre ces tensions, mais pas sûr que ce soit suffisant étant donné le nombre d’habitants dans le pays [l’Inde compte 1,2 milliard d’habitants, NDLR]. Je pense que le gouvernement indien doit aussi prendre des mesures pour gérer cela, en mettant en place, par exemple, des campagnes contre ce genre de comportements.

Plusieurs représentants d’associations d’étudiants africains ont rencontré mardi après-midi le chef de la police de la ville, en compagnie d’un représentant de l’ambassade du Niger, pour tenter d’apaiser les tensions. Au total, selon les autorités, cinq personnes ont déjà été arrêtées et mises en examen à la suite des violences contre des étudiants africains survenues dans la soirée de lundi.

Réunion entre des associations d'étudiants étrangers, des membres de l'ambassade du Niger, et la police de Noida. 

Sur Twitter, la ministre des Affaires étrangères, Sushma Swaraj, a expliqué qu'elle avait échangé avec le chef de l'État de l’Uttar Pradesh, où se trouve Greater Noida. Celui-ci lui aurait assuré qu'une enquête "juste et impartiale" aurait lieu.

Ce n’est pas la première fois que la communauté africaine est victime de violences en Inde. Une journaliste de la rédaction des Observateurs de France 24 s’était l’an passé déjà rendue à Bangalore, dans le sud du pays pour rencontrer des étudiants africains victimes de violences et de discriminations.

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