Du lissage brésilien au lissage japonais, en passant par les shampooings et les produits de soins, les cheveux raides sont facilement érigés comme la norme par les magazines de beauté et les marques de cosmétiques, ou du moins comme un critère de beauté. C’est ce que dénonce Sciences Curls, une association d’élèves de Science Po Paris, qui veut revendiquer la beauté des cheveux bouclés, frisés ou crépus.

Science Curls ["curls "signifie boucle en anglais] a vu le jour en septembre 2016 autour de quatre membres fondateurs, dont un jeune homme. L’association organise régulièrement des conférences et des ateliers à Sciences Po, mais également en partenariat avec des acteurs extérieurs à l’école, qu’ils viennent du monde militant anti-raciste ou de celui de la coiffure.

Affiche de l'événement organisé par Sciences Curls le 8 mars 2016, à l'occasion de la journée internationale des droits des femmes.


La création de l’association s’inscrit dans le sillage de nombre d’initiatives qui œuvrent en faveur de la reconnaissance et la mise en valeur des cheveux frisés ou crépus, notamment auprès des professionnels de la coiffure. Par exemple, ce n’est qu’en 2018 que les futurs coiffeurs de France apprendront pour la première fois à traiter ce type de cheveux durant leur formation.

"Dans le monde professionnel, on peut associer les cheveux texturés à une négligence, presque à un manque d’hygiène, c’est dégradant"

Julie Vainqueur, 26 ans, est en stage de fin d’études en communication et relations internationales, après un Master en relations internationales à Sciences Po.

Dans les publicités, comme dans l’offre des produits commerciaux, nous trouvons que les cheveux lisses sont présentés comme une norme ou comme un objectif à atteindre, un peu comme le culte de la peau blanche dans certains pays. Et pour nous, les grandes marques s’intéressent principalement aux femmes aux cheveux texturés pour leur vendre des produits lissants. Cela s’étend aux salons de coiffure où les cheveux texturés ont souvent la réputation d’être compliqués, difficiles à traiter, problématiques. Et puis les cheveux lisses, c’est tellement plus facile pour se fondre dans le paysage ! C’est au nom de ces mêmes normes que l’on a demandé aux lycéennes en Afrique du Sud et aux Caraïbes de ne plus porter de coupe afro, parce que ce n’était pas une coiffure "convenable". Cela veut dire qu’une chevelure frisée ou crépue est par définition incorrecte.

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"Ah, qu’elle est belle cette choucroute !"

Avant, je me lissais les cheveux moi aussi. Mais c’est notamment durant ma troisième année à Sciences Po, année d’échange que j’ai passée en Angleterre, que j’ai appris à m’assumer et à m’accepter comme j’étais, y compris pour mon apparence physique.

Depuis, j’ai déjà eu droit à des remarques concernant ma coiffure. Par exemple, pendant un stage en communication dans un groupe médiatique, un des employés s’est exclamé à ma vue : "Ah, qu’elle est belle cette choucroute ! ". Je n’en revenais pas qu’il se permette une réflexion aussi paternaliste, aussi condescendante à mon égard ! Plus généralement, dans le monde professionnel, on a tendance à associer les cheveux texturés à une négligence, comme si ne pas se lisser les cheveux voulait dire qu’on ne s’en occupait pas. La question esthétique devient presque un reproche de manque d’hygiène, certains demandent carrément si on les lave... C’est dégradant.

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Portrait de Julie pour Sciences Curles.

"Il faut apprendre à s’aimer comme on est"

Nous avons fait notre parcours dans une grande école et sommes donc considérées par la société comme une 'élite' – même si je n’aime pas ce mot –, il est important pour nous d’exiger d’être jugés sur nos capacités intellectuelles et professionnelles, pas sur notre coiffure. Notre association œuvre également à valoriser la beauté, l’identité et l’histoire que véhiculent les cheveux texturés, puisque nous sommes aussi héritières d’une culture dont nous sommes fières. Nous voulons également créer une communauté pour réfléchir sur cette question de discrimination.

Affiche de la première conférence organisée par l'association.

Certes, il y a une dimension militante évidente dans notre association. D’ailleurs, notre première conférence s’intitulait "Quand le cheveu devient politique". Mais il y a aussi une dimension purement esthétique. Nous invitons d’ailleurs des YouTubeuses [bloggeuses sur YouTube qui proposent des tutoriels pour l’entretien des cheveux, ndlr] à intervenir dans nos conférences. Leur rôle a été très important dans la reconnaissance des cheveux texturés, car elles utilisent les mêmes codes que les autres bloggeuses pour mettre en valeur ce type de cheveux.

Capture d'écran du tutoriel d'une vidéo pour cheveux frisés par Soline, alias The Pretty Usmu, qui est intervenue lors d'une conférence de Sciences Curls.


L’association explique également des techniques de soin et donne des conseils de produits naturels aux personnes qui ne savent pas forcément traiter des cheveux non lisses.

Il ne s’agit pas de dire que toutes les femmes doivent porter leurs cheveux au naturel. Nous n’avons rien contre les filles – ou les garçons – qui veulent se défriser ou se lisser les cheveux, mais à condition que ce soit un choix de coiffure et pas une fatalité ou un diktat. Et un jour, espérons-le, les produits pour cheveux texturés auront droit à une vraie place sur les étagères des magasins, au même titre que les produits pour cheveux lisses !
Article écrit en collaboration avec
Sarra Grira

Sarra Grira