SYRIE

Les Syriens inventifs pour faire face aux pénuries de gaz et d’électricité

Capture d'écran d'une vidéo publiée sur radio Alkul sur un procédé permettant de créer du gaz à moindre coût
Capture d'écran d'une vidéo publiée sur radio Alkul sur un procédé permettant de créer du gaz à moindre coût

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Pour affronter la rareté et la cherté du gaz et de l’électricité, notamment dans les zones rebelles, des Syriens redoublent d’imagination et d’ingéniosité pour trouver des solutions. Notre Observateur, qui vit dans un camp de déplacés à la frontière syro-turque, s’est rendu dans un village près d’Idlib, pour documenter l’une de ces inventions.

Il a rendu visite à Jalal Hamadi, habitant du village d'Al-Habit dans la province d'Idlib, dans le nord-est du pays, qui a bricolé un système pour faire face à la pénurie de gaz. Il suffit de se procurer une bonbonne de gaz vide, deux tuyaux, un bocal, une petite quantité d'essence et un bec à gaz. La bonbonne de gaz est remplie d'air et est reliée par un tuyau à un bocal bien fermé contenant de l'essence. En ouvrant la bonbonne, l'air comprimé fait bouillir l'essence dans le bocal. C'est cette vapeur qui permet d'allumer le bec à gaz, lui aussi relié au bocal par un tuyau.

Vidéo publiée sur la page Facebook de Radio Alkul, filmée par notre Observateur Mohammed Abdallah, journaliste et activiste.

Cette invention, qui, pour certains commentateurs de la vidéo, n’est pas entièrement nouvelle (l’un d’eux raconte par exemple que sa grand-mère utilisait un procédé similaire en cas de pénurie), suscite admiration mais aussi inquiétude. "Il faudrait rallonger les tuyaux" suggère l’un d’eux. "Cela éloignera le danger en cas d’explosion qui ne manquera pas de se produire quand l’oxygène viendra à manquer dans le bocal."

Le même système utilisé et expliqué dans une vidéo publiée sur Facebook. Dix jours de gaz reviennent à moins d'une demi livre syrienne

Mohammed Abdallah, journaliste activiste et auteur de cette vidéo, est conscient des dangers de ce procédé, mais il demeure véritablement digne d’intérêt à ses yeux, lui, qui vit dans un camp de déplacés où tout manque.

"Il y a plein d’inventions en Syrie pour faire face aux pénuries"

C’était la première fois que je voyais cette belle invention. Elle ne coûte presque rien, mais c’est vrai, elle est dangereuse, les risques d’explosion sont élevés. Comment faire face aux pénuries et à la cherté de la vie ? Imaginez que dans le camp de déplacés, dans lequel je vis à la frontière syro-turque, la grande majorité des habitants ne disposent pas de plus de 50 dollars par mois pour vivre. Une bonbonne de gaz, indispensable pour cuisiner et manger chaud, coûte aujourd’hui au marché noir l’équivalent de 25 dollars. Elles viennent surtout des zones contrôlées par le régime. Difficile de les faire venir de Turquie car la frontière est fermée et le coût d’une bonbonne est encore plus élevé. À titre de comparaison, avant la guerre, une bombonne de gaz en Syrie ne coutait même pas un dollar. Les prix ont flambé avec l’inflation et la rareté des biens. (Il fallait 48 livres syriennes (LS) pour obtenir 1 dollar avant le début de la révolution, et plus de 600 livres syriennes pour 1 dollar en 2016, sur le marché noir - NDLR) Dans le camp, toutes les familles ont un réchaud, qui fonctionne au kérosène. Elles l’utilisent pour chauffer les aliments. Ces réchauds coûtent l’équivalent de 20 dollars à l’achat.

Camp où habite notre Observateur. Photo: Mohammed Abdallah

Le camp n’est pas raccordé à un système électrique, nous dépendons entièrement de générateurs électriques. Un générateur électrique de petite taille peut coûter l’équivalent de 100 dollars au marché noir. Pour produire de l’énergie électrique, un générateur a besoin de carburant comme le diesel ou l’essence. Dans la province d’Idlib, nous pouvons encore trouver à acheter du pétrole, essentiellement à l’organisation État islamique. Mais il coûte cher et est de mauvaise qualité. Il faut un litre d’essence ou de diesel pour produire une heure d’électricité. Un litre d’essence ou de diesel coûte en moyenne l’équivalent d’1 dollar. C’est autant de dépenses à la charge des familles. D’où l’importance de ces inventions, comme celle que j’ai documentée pour la radio Alkul. Il y a plein d’inventions en Syrie pour faire face aux pénuries

Réchaud utilisé dans le camp. Photo : Mohammed Abdallah

Plusieurs vidéos partagées sur les réseaux sociaux expliquent le fonctionnement de ces inventions. Selon notre Observateur, elles sont aujourd’hui très répandues dans les provinces sous contrôle rebelle.

La vidéo donne des instructions pour fabriquer un réchaud. Il suffit de prendre une boîte de métal vide et de faire passer horizontalement un tuyau à travers une ouverture créée en bas de la boîte. Un autre tuyau est placé au milieu de la boîte de façon verticale. Ensuite, Il faut remplir la boîte avec de la sciure de bois bien tassée, puis recouverte avec de la boue jusqu’à ras bord. Il faut enlever les tuyaux avant d’allumer la sciure de bois. Placez ensuite une casserole ou autre contenant pour réchauffer les aliments.

Dans la campagne d’Idlib, des Syriens ont bricolé des éoliennes. Il suffit de découper un tonneau de métal en plusieurs planches convexes qu’on relie ensemble autour d’un axe. En tournant sous l’effet du vent, elles vont produire de l’énergie. Ils expliquent dans la vidéo que l’avantage de ce matériau est qu’il tourne avec un vent qui souffle à 4 ou 5 km par heure. Selon eux, il est beaucoup moins onéreux que les éoliennes chinoises qui, en plus de leur coût, nécessitent une vitesse de vent de 30 km h minimum pour tourner, ce qui le rend accessible à tous les habitants de la région qui ont un faible revenu et ne peuvent acheter un générateur électrique.

Les pénuries de gaz et d’électricité affectent les zones sous contrôle rebelle, et davantage encore celles qui sont assiégées par le gouvernement qui tente de les reprendre aux opposants. Mais dans les zones sous contrôle du gouvernement syrien, il existe aussi des pénuries, même si de moindre ampleur. À Damas, par exemple, on ne reçoit que 12 heures de courant d’électricité par jour à cause du manque de fioul pour alimenter les centrales électriques.