LES COMORES

À l'intérieur d'un lycée comorien, des gendarmes tirent sur les élèves

Capture d'écran d'une vidéo montrant un lycéen frappé par les gendarmes.
Capture d'écran d'une vidéo montrant un lycéen frappé par les gendarmes.

Publicité

Une douzaine de gendarmes comoriens ont frappé, matraqué et tiré sur des jeunes qui participaient à une manifestation étudiante au lycée Said Mohamed Cheick de Moroni, lundi 20 février. Une vidéo montre notamment un jeune roué de coups à l’arrière d’un pick-up dans la cour du lycée, alors que des dizaines de témoins sont présents.

Le lycéen est matraqué et violemment frappé dans la remorque d’un pick-up appartenant au PIGN [le peloton d’intervention de la gendarmerie nationale], garé dans l’enceinte du lycée. Alors que quelques dizaines de témoins assistent à la scène dans la cour du lycée Said Mohamed Cheick, six gendarmes grimpent dans la remorque pour le frapper pendant un peu plus d’une minute. Le jeune lycéen à la chemise blanche est poussé au sol et continue d’être frappé jusqu’à la fin de la vidéo.

Une vidéo amateur publiée sur le site Comores infos montre un jeune manifestant battu par la police dans la cour du lycée Said Mohamed Cheick, le lundi 20 février 2017.

Autour du véhicule, plusieurs gendarmes circulent fusil à la main. Un lycéen de 21 ans, Assad Ibrahim, a été blessé par balle lors de l’intervention du PIGN. Lui ne manifestait pas dans la rue, il était resté dans sa salle de classe avec quelques camarades. 

"J’étais dans ma classe avec le délégué et d’autres filles lorsque la gendarmerie a fait irruption. Nous nous sommes réfugiés dans une petite salle, puis un agent des forces de l’ordre y est entré et a commencé à gifler notre délégué. Moi, je suis retourné dans notre salle, le même gendarme m’a poursuivi et m’a tiré dessus", raconte-t-il dans la presse locale depuis son lit d’hôpital.

Les autorités gouvernementales et militaires n’ont pas tardé à réagir et les gendarmes incriminés ont été mis à pied et enfermés dans l’attente d’un procès. Mohamed Yahya, responsable de la Gendarmerie nationale, a précisé que les balles tirées par les gendarmes étaient en caoutchouc lors d’un entretien avec un journal local, La Gazette des Comores, publié le 23 février 2017.

"Cette journée va rester gravée dans ma mémoire"

Notre Observateur, un lycéen de 22 ans en classe de Terminale présent sur place au moment des faits, raconte avoir vécu une journée traumatisante. La rédaction de France 24 a choisi de lui donner un pseudonyme pour préserver sa sécurité.

Ce jour-là on avait cours au lycée, les classes avaient commencé à 7 h, comme d’habitude. Vers 8 h, la police est venue arrêter notre proviseur. Il était accusé d’avoir participé à un trafic d’électricité qui remonte à quelques années, alors qu’il n’était pas encore en poste. Les enseignants, révoltés, ont sensibilisé les élèves à la question et sont ensuite partis au ministère de l’Énergie, juste à côté, pour négocier la libération de leur supérieur.

Les lycéens ont commencé à manifester calmement dans la rue, encadrés par quelques policiers. Je n’ai pas pu les suivre mais ils étaient sur la route entre le lycée et le ministère. Vers 10 h, les gendarmes sont arrivés et la situation s’est envenimée. Ils ont tiré des cartouches de gaz lacrymogène et frappé les jeunes.

En tout, environ 20 lycéens ont été blessés. L’un d’entre eux a reçu une balle à l’intérieur du lycée, car beaucoup d’élèves étaient restés à l’intérieur.

Photo publiée sur une page Facebook dédiée au lycée de Moroni.

Un autre a été violemment frappé par les gendarmes dans le pick-up. J’ai vu la scène. Ils l’ont frappé puis arrêté sur la route et l’ont mis dans le pick-up. Ils sont ensuite arrivés dans la cour du lycée où il a été lynché devant tout le monde. Il a été emmené au commissariat, là où était enfermé notre proviseur, avant d’être relâché vers 12 h et emmené à l’hôpital. Heureusement, tous les blessés sont hors de danger aujourd’hui.

Photo publiée sur une page Facebook dédiée au lycée de Moroni.

J’étais indigné, choqué que les gendarmes interviennent sauvagement dans un milieu scolaire, non pas pour établir la paix mais pour agresser des jeunes. J’étais très choqué. Cette journée va rester gravée dans ma mémoire.

Les violences des gendarmes contre les manifestations lycéennes ne sont pas nouvelles, par contre c’est la première fois qu’ils tirent sur nous avec des balles et qu’ils se déchaînent à ce point. On avait occupé le lycée en 2015 pour demander la reprise des cours lors d’une grève des professeurs et on avait été particulièrement maltraités. Mais ça n’avait rien à voir par rapport à ce qu’on a vécu lundi.

Pour protester contre les violences et nous soutenir, les professeurs ont décrété l’arrêt des cours jusqu'à vendredi. Mes parents sont inquiets. Ils ne veulent pas que je retourne au lycée tant que la situation ne sera pas retournée à la normale.

Un cadre de l’armée contacté par France 24, qui a souhaité rester anonyme, a précisé que l’entrée de ces unités du PIGN dans un établissement public était formellement interdit, sauf réquisition émise par le proviseur. Ce dernier ayant été arrêté au lycée vers 8 h ce matin-là, il lui semble impossible que les gendarmes aient agi légalement.

Le président de la République des Comores, Azali Assoumani, a jugé que le comportement des gendarmes était "inacceptable". "Des mesures doivent être prises pour que, plus jamais, ces scènes choquantes ne se reproduisent dans notre pays", a-t-il déclaré lors d’une conférence de presse tenue le mardi 21 février 2017.