Une vingtaine de policiers ont débarqué sur une plage en Argentine, le 28 janvier, pour demander à trois femmes de remettre leur haut de maillot de bain, alors qu’elles bronzaient seins nus. L’altercation qui s’en est suivie a été filmée et postée sur les réseaux sociaux : certains critiquent "l’exhibitionnisme" de ces femmes, tandis que d’autres dénoncent une intervention policière "démesurée" et "absurde".

La scène s’est déroulée à Necochea, une station balnéaire située dans la province de Buenos Aires, dans l’est du pays. Elle a notamment été filmée par une touriste et par l’une des femmes qui bronzaient seins nus.

"Les femmes devraient pouvoir porter uniquement le bas de leur maillot de bain à la plage, comme les hommes"

María Susana Laborde est l’une des femmes qui ont été contrôlées par la police.

J’étais sur la plage avec ma fille et sa petite amie, qui bronzaient seins nus, lorsque trois policiers sont arrivés pour leur demander de se couvrir. Ils leur ont dit que c’était de l’exhibitionnisme. Nous avons protesté et j’ai enlevé le haut de mon maillot de bain à mon tour, en signe de solidarité avec ma fille et son amie. Ils ont déclaré qu’ils allaient devoir nous arrêter, puis sont repartis. Nous nous sommes alors recouvertes.

Mais ils sont ensuite revenus avec une policière. Elle a menacé de nous arrêter, à nouveau, alors que nous n’avions plus les seins à l’air. Ils nous ont dit qu’ils avaient dû intervenir car des gens présents sur la plage s’étaient plaints. Au final, une vingtaine d’agents sont arrivés [ainsi que six véhicules policiers, NDLR].

Sur la plage, certaines personnes nous ont soutenues, surtout que nous nous étions rhabillées. Ils disaient que nous n’avions rien fait de grave et que nous avions le droit de bronzer seins nus. Mais d’autres voulaient que les policiers nous emmènent, estimant qu’il n’était pas possible que l’on ait les seins à l’air alors qu’il y avait des enfants autour. Un homme nous a même hurlé dessus…

Au final, nous sommes parties car nous avons pris peur. Je n’ai jamais eu de problèmes avec la police, mais on ne sait jamais ce qui peut se passer. Le soir, j’ai publié un post sur Facebook pour dénoncer ce que nous avions vécu.


Vidéos tournées par la petite amie de la fille de María Susana Laborde, au début, au milieu et à la fin de l’incident.

Vidéo
tournée par une touriste, alors que María Susana Laborde, sa fille et sa petite amie avaient déjà remis le haut de leur maillot de bain. On y entend notamment une femme dire aux policiers : "Si une femme porte un tanga sur une plage, vous n’allez pas leur dire : 'Mettez un pantalon parce que vous exhibez vos fesses !'"


Il n’est pas courant de bronzer seins nus à la plage en Argentine. Personnellement, je le fais rarement. Mais ma fille le fait très souvent et on ne lui avait jamais fait de remarques jusqu’à présent. Je ne comprends pas pourquoi ça a posé problème cette fois-ci, comme si c’était un délit : c’est absurde !

Notre société est encore très machiste. Elle estime que les corps des femmes doivent être couverts, alors même qu’on les voit partout ! De notre côté, nous pensons que les femmes devraient pouvoir porter uniquement le bas de leur maillot de bain à la plage, comme les hommes.


Seins nus en public : est-ce de l’exhibitionnisme ?

Sur Internet, de nombreux Argentins ont apporté leur soutien à ces femmes, estimant que l’intervention policière avait été disproportionnée par rapport aux faits reprochés. D’autres ont souligné que les policiers devraient plutôt s’occuper des "vrais" problèmes touchant le pays, à commencer par l’insécurité. Certains ont rappelé que le "topless" ne posait aucun problème dans de nombreux pays, comme l’Espagne, et que les seins étaient une partie du corps comme les autres.

Pour Veronica Bajo, du groupe "Acciones Feministas", cet incident montre qu’il existe toujours un "contrôle très fort sur le corps des femmes" en Argentine, où "l’avortement reste pénalisé". Une situation paradoxale selon elle, puisque de nombreux concours de beauté continuent d’y être organisés, lors desquels les femmes "défilent en bikini, comme si elles étaient des objets".

En revanche, d’autres internautes ont estimé qu’il était inacceptable que des femmes bronzent les seins à l’air et qu’il existait des plages "nudistes" pour cela, mettant en avant le fait que des enfants se trouvaient à proximité. Enfin, certains ont assuré qu’il fallait tout simplement respecter la loi.


Que dit la loi argentine ?

Le "topless" n’est pas clairement évoqué dans les textes de loi argentins. L’article 129 du code pénal indique simplement que les "actes d’exhibition obscènes" sont passibles d’une amende allant de 1 000 à 15 000 pesos (soit de 59 à 882 euros). L’article 70 du "code des fautes" de la province de Buenos Aires stipule également que le fait "[d’offenser] la décence publique" est passible d’une amende, sans davantage de précisions. En clair, rien n’indique que bronzer seins nus est indécent ou synonyme d'exhibitionnisme.

C'est d'ailleurs ce qu'a confirmé un juge de Buenos Aires, saisi de l'affaire, hier. Il a estimé qu'elle était donc "classée", tout en appelant les législateurs à réformer le "code des fautes". Un peu plus tôt, le maire de Necochea, Facundo López, avait également déclaré que la loi était "obsolète" et qu’il était "nécessaire d’être ouvert".

En réaction à cet incident, deux manifestations seins nus ont été annoncées via Facebook, pour dire non à la "censure" des seins : l’une est prévue à Mar del Plata, une ville située au nord de Necochea, le 5 février, tandis que l’autre doit se tenir à Buenos Aires, le 7 février.




Article écrit en collaboration avec
Chloé Lauvergnier

Chloé Lauvergnier , Journaliste francophone