Plus d’un millier de migrants, dont de nombreux mineurs, survivent dans des conditions inhumaines dans des entrepôts abandonnés et insalubres à Belgrade, la capitale serbe, où les températures peuvent atteindre les -20 degrés cet hiver. Selon nos Observateurs, les associations humanitaires sont dans le viseur du gouvernement et ne peuvent pas aider autant que nécessaire, alors que de nombreux migrants font face à des risques de maladies et d’hypothermie.

Selon Amnesty International et Médecins Sans Frontières, entre 1 200 et 2 000 migrants originaires principalement d’Afghanistan et du Pakistan, auparavant à la rue, se sont installés depuis près de deux mois dans des bâtiments désaffectés près de la gare de Belgrade.

Parmi eux, un réfugié, qui se fait surnommer John, a lancé une page Facebook où il poste une série de photos de la vie quotidienne dans ce camp improvisé.

"On se rase les cheveux pour éviter les poux"

John (pseudonyme), est âgé d’une vingtaine d’années et est originaire d’Afghanistan. Il affirme être bloqué depuis cinq mois en Serbie.

Nous vivons dans une ancienne gare ferroviaire. Ici, il n’y a que des hommes et des enfants qui voyagent seuls. C’est pire que la prison : nous mangeons un seul repas par jour [fourni par une association] et il n’y a pas d’eau potable. On dort à même le sol, souvent sans couverture. Il fait tellement froid que nous n’arrivons pas à nous laver. Du coup, on se rase les cheveux pour ne pas avoir à se les laver et pour éviter les poux.

Certains hommes se coupent les cheveux pour ne pas avoir à se les laver dans le froid. Photo : John.

Nous sommes beaucoup à avoir essayé à plusieurs reprises de traverser les frontières pour quitter la Serbie, mais on se fait souvent refouler et violenter : il n’y a qu’à voir nos traces de coups ou de morsures de chiens. On est quasiment tous blessés ou malades.

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Dans son dernier rapport, Amnesty International a mis en garde contre les risques d’hypothermie et de propagations des maladies au vu de l’insalubrité. Mais en novembre, le gouvernement a adressé une "lettre ouverte" demandant aux bénévoles et aux ONG d'arrêter de venir en aide aux migrants vivant dans les rues de la capitale. 

Les entrepôts dans lesquels logent les migrants sont totalement insalubres. Photo : John. 

Certains humanitaires défient les autorités et se rendent sur place pour distribuer des vêtements ou de la nourriture, mais faute de moyens, il leur est difficile de garantir aux réfugiés de meilleures conditions d'hébergement.

"Quand on entre dans le hangar, on a du mal à respirer"

Nadine est une bénévole indépendante, elle est arrivée à Belgrade il y a une semaine.

J’ai été bénévole dans plusieurs camps de réfugiés, mais celui-ci est le pire que je n’ai jamais vu. Il fait très froid, parfois -8 degrés. Pour se chauffer, ils récupèrent un peu de bois qui a été laissé près de la station désaffectée et parfois, ils font brûler des déchets, de vieux canapés. Quand on entre dans le hangar, on a du mal à respirer à cause de cette fumée toxique… et on entend tout le monde tousser.

Les conditions d'hébergement dans les bâtiments. Photo : Bogdan Krasić.

J’ai vu des hommes avec des chaussures trouées ou des pantalons trop courts… Le soir, ils n’ont pas tous des couvertures pour dormir. Seuls les enfants sont pris en charge dans des tentes MSF chauffés [selon le Haut-Commissariat aux Réfugiés de l’ONU, 46 % des migrants qui arrivent en Serbie sont des mineurs et 20 % d’entre eux ne sont pas accompagnés, NDLR]. À cause du froid, beaucoup ont des engelures. La plupart des médecins présents pour les malades sont des volontaires et il n’y a pas de médicaments. Le camp n’est pas géré par une association humanitaire, seule la police passe de temps en temps… mais sinon, c’est l’anarchie. Rien n’est mis en place pour organiser le camp.

Vidéo réalisée par Nadine pour l'association
SoulWelders qui vient en aide aux migrants à Belgrade. 

Depuis le début du mois, plusieurs organisations dénoncent le blocage de l’aide humanitaire de la part du gouvernement serbe pour pousser les migrants à rejoindre les camps officiels. Mais selon notre Observateur Bogdan Krasić, chercheur au Centre de Belgrade pour les droits de l’Homme, les centres d’hébergement sont en réalité tous complets.

"Les migrants ont le choix entre rebrousser chemin ou rester en Serbie, où ils n’ont aucun avenir"

Depuis plusieurs mois, on assiste à une série d’intimidations envers les associations qui veulent venir en aide aux migrants dans les entrepôts désaffectés. Les autorités ne veulent pas que cet endroit devienne un camp organisé, de peur que cela ramène encore plus de migrants dans le centre-ville de Belgrade. Le problème, c’est que les camps "officiels" sont surpeuplés. La Serbie a annoncé à l'Union européenne qu’elle pouvait accueillir 6 000 réfugiés, mais le pays est dépassé [selon MSF, la Serbie a convenu avec l’UE d’accueillir 6 000 personnes, mais seulement 3 140 d’entre elles vivent dans des infrastructures adaptées pour l’hiver, NDLR].

Il arrive que certains de ces réfugiés n’aient pas envie d’aller dans les centres d’hébergement du gouvernement, de peur d’être renvoyés. C’est normalement illégal, mais nous avons déjà reçu des témoignages de renvois forcés à la frontière… La Serbie n’a pas les moyens de s’occuper de tous ces migrants. Pourtant, le pays est devenu une zone tampon : les frontières avec la Hongrie et la Croatie sont fermées et dangereuses à franchir clandestinement en raisons des violences policières.

Les migrants ont donc le choix entre rebrousser chemin ou rester en Serbie, où ils n’ont aucun avenir. D’autant que demander l’asile en Serbie est une procédure laborieuse qui a peu de chance d’aboutir. Depuis 2008, seules 41 personnes ont obtenu le statut de réfugié en Serbie et 49 personnes ont reçu le titre de protection subsidiaire. L’an dernier, il y avait déjà beaucoup de migrants à Belgrade, mais ils restaient trois ou quatre jours puis continuaient la route vers l’Europe. Maintenant certains sont bloqués depuis des mois.

Des hommes essaient de se laver malgré les faibles températures. Photo : Bogdan Krasić.

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Depuis la fermeture des frontières de l’Union européenne en mars 2016, les réfugiés empruntant la route des Balkans se retrouvent donc dans l’impasse en Serbie. Mais malgré ce blocage, plus de 100 000 migrants ont été enregistrés dans le pays en 2016.