EGYPTE

Un vendeur d’alcool chrétien copte assassiné à Alexandrie, bastion salafiste

Capture d'écran de la vidéo de surveillance quelques secondes avant le crime
Capture d'écran de la vidéo de surveillance quelques secondes avant le crime

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Un vendeur d’alcool copte, a été égorgé le 3 janvier dans la ville côtière d’Alexandrie en Egypte. Le meurtrier, filmé et identifié grâce à une vidéosurveillance, est assimilé à un salafiste sur les réseaux sociaux du fait de sa barbe. Ce meurtre ravive les inquiétudes au sein de la communauté chrétienne copte à Alexandrie, objet de nombreuses attaques dans cette ville bastion du salafisme en Egypte.

Les mobiles du meurtrier, Adel Abdelnour Suleiman, arrêté dès le lendemain par la police, restaient encore inconnues jusqu'au 5 janvier. Pour nombre de commentateurs de la vidéo, diffusée sur You Tube, les motivations ne faisaient pas de doute. "La manière de tuer est daeshienne "affirme l’un d’eux en référence à l’organisation Etat islamique (EI). Le meurtrier a reconnu son acte selon le journal égyptien Al-Jomhouria. Il n’a pas agi pour autant au nom de l’EI.

 

Capture d'écran de la vidéo qui circule sur les réseaux sociaux pour tenter d'identifier le meurtrier

Riad Fakhri, avocat, copte, était présent à la cour lors de la comparution de l’auteur du meurtre.

"J’ai été choqué par son apathie totale"

Sa comparution s’est faite sous très haute sécurité. La salle où se déroulait l’audience était même clôturée. Il était dans une cage et surveillé par plusieurs gardes de sécurité. J’ai été choqué par son apathie totale. Il ne semblait prêter aucune attention à ce qui l’entourait. Je tremblais, j’avais envie de pleurer. Je n’ai pas pu assister à son audience mais j’ai su en parlant avec un des officiers qu’il avait justifié son crime. Il a dit qu’il avait mis en garde sa victime, Youssef Larnay, plusieurs fois. Selon lui, la vente d’alcool est illicite et il n’a fait qu’appliquer "la loi de Dieu" (une source judiciaire a confirmé ces propos à Al-Arabiya, NDLR).

 

Hommage du fils de la victime sur les réseaux sociaux, ici en photo avec son père.

"En Egypte, il règne une culture de l'impunité pour les violences contre la minorité copte"

Pour Adel Iskandar, professeur à l’Université Simon Fraser de Vancouver et spécialiste de l’Égypte, il est très peu probable que le meurtrier soit condamné par la justice.

 

En Égypte, il règne une culture de l’impunité pour les violences faites à la minorité chrétienne copte. Le meurtrier sera peut-être condamné car il a avoué et surtout a justifié son acte, mais la plupart du temps, par crainte des représailles des islamistes radicaux, la justice évite les condamnations et préfère les médiations. Ces procès, toujours placés sous haute surveillance, sont souvent l’occasion de rassemblements en soutien à l'inculpé qui prétendent défendre l’islam et se font en réalité défenseurs du crime.

Les attaques contre les Coptes sont nombreuses et se multiplient depuis l’éviction de la présidence de Mohamed Morsi (membre de la confrérie des Frères musulmans) par l’armée à l’été 2013. Les Coptes, soutiens majeurs du président Abdel Fattah al-Sissi, sont exposés aux représailles d’islamistes radicaux. Églises et propriétés endommagées ou incendiées, familles entières expulsées d’un village à la suite de querelles de voisinage, les cas de violence religieuse recensés sont nombreux en Haute-Égypte, au Caire ou ailleurs dans le pays.

Alexandrie, repaire salafiste

 

À Alexandrie, les Coptes gardent en mémoire l’attentat-suicide du 1er janvier 2011, qui a causé la mort de 23 personnes rassemblées devant une église.

L’inquiétude est palpable à Alexandrie, bastion du mouvement salafiste Al-Dawa Al-Salafiya ("la prédication" en arabe) dont le parti Al-Nour est l’expression politique. Alexandrie était une ville ouverte et cosmopolite jusque dans les années 1980 mais, du fait de leur présence et de la pression exercée sur les habitants, la ville s’est peu à peu renfermée.

Le meurtrier a agi dans une ville où pullulent les discours de haine et de rejet des Coptes, dans les sermons de mosquées salafistes, des cercles religieux restreints (les "halaqas") ou encore sur les réseaux sociaux. L’interdiction faite en 2014 aux figures salafistes éminentes de prêcher à Alexandrie n’a pas permis d’endiguer réellement le phénomène.

Très souvent, dans les discours salafistes, les Coptes sont assimilés à des infidèles, des ennemis de Dieu. On lit et entend toutes sortes d’accusations farfelues : les Coptes cacheraient des armes dans leurs églises, feraient de la sorcellerie, kidnapperaient des femmes musulmanes et les garderaient en captivité dans les églises, seraient très riches. Si les discours n’appellent pas explicitement à la violence, la haine inter-religieuse est perceptible.

Pourquoi le meurtrier a-t-il choisi de s’en prendre à un vendeur d’alcool dans une petite boutique ? Sans doute parce qu'il est plus simple de s’en prendre à une partie de la population vulnérable et que les lois ne protègent pas.

 

Sabrina Fakhri est copte et vit à Alexandrie. Pour elle, il n’y a pas que les Coptes qui souffrent de ces pressions. Les femmes musulmanes également.

 

Moi, depuis 1995, année où je me suis fait agresser, je ne sors pas dans la rue sans mes armes d’autodéfense, bombe lacrymogène en premier lieu. Les pressions sur les femmes, en particulier au sujet de leurs vêtements, sont nombreuses. Si je porte une jupe jugée trop courte, on me le fera remarquer. Mais les femmes musulmanes aussi subissent des formes de pressions. On peut leur dire de replacer leur voile de façon à ce qu’il couvre plus leurs cheveux.

Le meurtre de Youssef Almay m’inquiète. Il m’arrive d’aller acheter de l’alcool dans ces petites boutiques, même si le plus souvent, je préfère l’acheter au duty free de l’aéroport car il est de meilleure qualité. Soyons honnêtes, musulmans et Coptes achètent et consomment de l’alcool en Égypte. Mais ce que cherchent ces salafistes, c’est à appliquer leur vision de l’islam, intolérante et sectaire.