MONDE

Être athée dans le monde en 2017 (2/2)

Photo en arrière-plan : mosquée du roi Abdallah Ier, à Amman, en Jordanie.
Photo en arrière-plan : mosquée du roi Abdallah Ier, à Amman, en Jordanie.

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Largement minoritaires dans le monde, les athées sont souvent mal vus, rejetés, discriminés, voire persécutés, notamment dans les pays où le poids de la religion demeure considérable. La rédaction des Observateurs vous propose une série de portraits de ces "infidèles" dans différents pays. En voici le second volet, avec des témoignages d'athées en Algérie, aux Philippines, aux États-Unis et en Jordanie.

Les athées sont des personnes qui pensent qu'il n'existe aucune divinité. Ils se différencient des agnostiques, pour qui il est impossible de se prononcer sur la question.

>> LIRE LE PREMIER VOLET DE CET ARTICLE SUR LES OBSERVATEURS : Être athée dans le monde en 2017 (1/2)

ALGÉRIE : "En dehors de la Kabylie, il peut être problématique de dire que l’on est athée"

Yacine (pseudonyme) est un étudiant d’une vingtaine d’années qui vit en Kabylie, dans le nord de l’Algérie.

Ma famille est musulmane. Elle est peu pratiquante, mais personne n’est athée. Vers 17 ans, j’ai découvert par hasard des sites Internet critiquant la religion, comme celui du Palestinien Waleed Al-Husseini. [Emprisonné et torturé pour avoir critiqué l’islam sur Internet, il vit désormais en France, NDLR.] Auparavant, j’avais déjà entendu les gens critiquer l’islam rigoriste, mais jamais l’islam en tant que tel… Sur ces sites, des gens parlaient des erreurs et des incohérences qui se trouvent, selon eux, dans le Coran : j’ai commencé à tout vérifier, ce qui m’a amené à remettre la religion en question. Par ailleurs, j’ai réalisé que l’islam n’allait pas dans le sens de l’égalité hommes-femmes ou encore du respect des droits des minorités. Un ou deux ans plus tard, je suis finalement devenu athée.

"Les gens défendent parfois la religion sans vraiment la connaître"

J’ai ensuite commencé à parler de mon athéisme à des proches. Certains s’en fichaient ou trouvaient ça bizarre. Beaucoup m’ont demandé : "Si Dieu n’existe pas, qu’est-ce qui empêche le ciel de tomber ?" Certains voulaient débattre, sauf que peu de gens connaissent vraiment la religion, dans le fond. Et pourtant, ce sont ces mêmes personnes qui la défendent : c’est un peu hypocrite.

En tout cas, les gens sont assez ouverts en Kabylie : on a de la chance. Je connais d’ailleurs d’autres athées, et durant le Ramadan, il existe des restaurants ouverts en journée dans certains villages, alors que l’on peut être arrêté si on mange en journée dans le reste du pays.

Cela dit, mes parents ne savent toujours pas que je suis athée et je ne le crie pas sur les toits. Par ailleurs, en dehors de la Kabylie, j’ai l’impression que les gens sont moins ouverts, d’autant plus que le salafisme se développe depuis la fin des années 1990.

"Sur Facebook, les musulmans peuvent nous poser des questions"

Malgré tout, j’ai l’impression que l’athéisme se développe, car les groupes Facebook sur ce sujet comptent de plus en plus de membres. Des musulmans peuvent d’ailleurs y poser leurs questions, pour connaître les raisons qui nous ont poussés à quitter la religion. Internet constitue à ce titre une fenêtre sur le monde et permet de se sentir moins seul. C’est important car je me sens quand même à part dans cette société. Mais le gouvernement veut fermer ces fenêtres en arrêtant les gens exprimant des idées différentes…

Ce message a été posté dans un groupe Facebook rassemblant des athées maghrébins.

Liens : Constitution algérienne, code de la famille algérien, code pénal algérien.

ÉTATS-UNIS : "Beaucoup d’activités sont liées à l’Église : on y renonce en devenant athée"

Shaunty a 28 ans. Elle vit dans la banlieue de Salt Lake City – le siège de l’Église mormone (qui est une Église chrétienne) – dans l’Utah. Elle est également administratrice du groupe Facebook "Utah Atheists".

Le groupe Facebook "Utah Atheists", auquel appartient notre Observatrice.

Ma famille a toujours été très active au sein de l’Église mormone. Quand j’étais petite, j’y suivais des cours de religion. Un jour, on a parlé de la Genèse : j’avais 14 ans et j’ai commencé à poser des questions pour mieux comprendre. Ma mère m’a alors fait signe de me taire. C’était étrange : où était le problème ?

Petit à petit, j’ai réalisé que beaucoup de choses enseignées à l’église étaient loin d’être évidentes, faute de preuves empiriques. Je me suis donc éloignée progressivement de la religion. À 20 ans, j’ai arrêté de me considérer comme mormone, et à 24 ans, j’ai réalisé que je ne croyais plus du tout en Dieu.

Mes amis et ma famille sont au courant, mais ma mère a mis du temps à l’accepter. D’une manière générale, les athées restent assez mal vus aux États-Unis, même si c’est moins vrai dans les grandes villes. L’Église mormone, en particulier, pense que les athées sont des gens qui veulent pêcher ou qui sont "fâchés".

"Nous ne croyons pas en des dieux, mais au bien. Nous ne suivons pas des règles, mais nous avons de l'empathie. Nous ne faisons pas confiance aux mythes, mais à la science. Nous ne sommes pas des athées fâchés, mais géniaux" : notre Observatrice a écrit ce message, qu'elle a posté dans un autre groupe Facebook regroupant des athées.

"Les législateurs ne devraient pas prendre de décisions sur la base de leurs croyances religieuses"

L’objectif de notre groupe Facebook est surtout de créer une communauté pour les athées, via l’organisation d’activités. C’est important lorsque l’on cesse d’appartenir à l’Église, puisque beaucoup d’activités y sont précisément liées. Nous ne cherchons pas à convaincre les gens de quitter la religion : nous souhaitons simplement "humaniser" les athées, pour qu’ils cessent d’être vus avec suspicion.

Selon moi, il faudrait une plus grande séparation entre l’Église et l’État aux États-Unis. Par exemple, je pense que les législateurs ne devraient pas prendre de décisions – qui s’appliqueront à tous – sur la base de leurs croyances religieuses, comme cela arrive parfois.

Cette photo a été prise par Mikey Vee Rafterman lors du "Reason Rally" ("rally de la raison"), un événement ayant rassemblé des athées, des agnostiques et des libres-penseurs à Washington DC, le 4 juin 2016.

PHILIPPINES : "Les catholiques acceptent davantage les athées que les évangéliques"

Jay est un Philippin de 39 ans. Il vit à Los Baños, au sud de Manille. Il est l’un des administrateurs d’un groupe Facebook regroupant des athées philippins.

Mes parents sont catholiques, mais pas très pratiquants [contrairement à la majorité de la population philippine, NDLR]. Par contre, durant mon enfance, j’ai été influencé par ma tante qui est évangélique : je le suis donc devenu à mon tour. Puis, vers 11 ans, j’ai réalisé que j’étais homosexuel : sous l’influence des évangéliques, qui sont ultra-conservateurs, j’ai essayé différentes choses pour ne plus être attiré par les hommes : on a notamment tenté de m’exorciser. C’était malsain.

Pendant des années, je ne me suis posé aucune question. C’est en 2014 seulement que j’ai commencé à me demander si les évangéliques n’avaient pas tort au sujet des homosexuels. J’ai fait des recherches sur Internet, où j’ai trouvé beaucoup d’informations : c’est ainsi que j’ai réussi à accepter mon homosexualité, petit à petit, et à abandonner la religion évangélique, avant de devenir athée.

Cela n’a pas dérangé mes parents car ils sont ouverts. En revanche, ma tante a été anéantie et mes amis de l’église ont été choqués, avant de finir par l’accepter.

Les groupes religieux clament régulièrement que l'homosexualité est "contre-nature" : cet internaute a posté cette photo dans un groupe Facebook rassemblant des athées, afin de retourner cet "argument" contre eux.

Par la suite, j’ai fréquenté des gens plus éclairés et tolérants, notamment ceux du groupe Facebook que j’administre. Le fait de rejoindre cette communauté m’a beaucoup aidé. Je me suis rendu compte que beaucoup de jeunes ne disaient pas qu’ils étaient athées à leurs parents tant qu’ils n’étaient pas indépendants financièrement. Pourtant, j’ai l’impression que les catholiques acceptent globalement assez bien les athées, ce qui n’est pas le cas des évangéliques, des Témoins de Jéhovah, des Mormons et des sectes fondamentales locales aux Philippines comme "Iglesia Ni Cristo".

 

Lien : Constitution philippine.

JORDANIE : "Un écrivain athée a été assassiné en septembre"

Asma (pseudonyme) est une Jordanienne de 31 ans qui vient tout juste d’émigrer aux États-Unis, où elle a demandé l’asile.

J’ai quitté mon pays car il devient dangereux pour les athées. En septembre, l’écrivain athée Nahed Hattar a été assassiné, après avoir publié une caricature se moquant de la religion sur Facebook. Quand on est athée, il n’est pas possible de s’exprimer librement et de critiquer la religion par exemple : on peut aller en prison pour cela.

Ce dessin, qui représente la sculpture du Penseur de Rodin, symbolise les dangers encourus par les libres-penseurs au Moyen-Orient, selon son auteur, Emad Hajjaj. Sa page Facebook : Emad Hajjaj (Abu mahjoob).

"Les athées n’ont pas les mêmes droits que les musulmans et les chrétiens"

De plus, les athées ne disposent pas des mêmes droits que les musulmans et les chrétiens en Jordanie. Par exemple, on ne peut pas se marier, puisqu’il n’existe pas de mariages civils. Si l’on devient athée alors que l’on est déjà marié, avec des enfants, notre partenaire peut divorcer et obtenir la garde des enfants. Lorsqu’on est athée, on peut également être envoyé à l’asile ou déshérité…

Ma famille est chrétienne, sauf l’un de mes frères qui est agnostique. Je suis donc la seule athée. Je le suis devenue à 24 ans car je me posais des questions auxquelles la religion n’apportait aucune réponse. Au début, mes parents n’ont pas été très contents, mais ils l’ont accepté. Et ça n’a posé aucun problème à mes frères. Quelques cousins ouverts d’esprit le savent aussi, de même que des amis proches, également athées.

"Les athées que je connais veulent quitter le pays"

J'ai l'impression que la plupart des Jordaniens pensent que les athées sont des dégénérés, sans morale et sans valeurs, qui peuvent faire n’importe quoi, puisqu’ils ne craignent pas Dieu. Du coup, on se sent à part. Ceux que je connais veulent d’ailleurs quitter le pays ou l’ont déjà fait.

Liens : Constitution jordanienne, code pénal jordanien.