Observateurs


Dans la région de Bejaïa, dans le nord de l’Algérie, des commerçants se mobilisent contre une nouvelle loi de finances 2017, entrée en vigueur le 1er janvier et qui prévoit notamment de nouvelles taxes. Cette loi risque de mettre en péril leur chiffre d’affaire et d’affecter le pouvoir d’achat des ménages algériens. Une grève a commencé mais, à Bejaia notamment, la mobilisation des commerçants a été effacée par des émeutes violentes, déplore notre Observateur.

Exemples de magasins fermés à Bejaïa en réponse à l'appel. Bejaïa, 2 janvier 2017.

La loi de finances vise à permettre de réduire le déficit public de l’État à la suite de l’effondrement des cours pétroliers. La Taxe sur la valeur ajoutée (TVA), l'impôt sur le revenu global (IRG), les taxes sur les permis immobiliers et les tarifs des carburants ont augmenté le 1er janvier.

Mais en Kabylie, notamment, les commerçants ont décidé de se mobiliser et ils avaient prévu de garder leurs rideaux fermés, lundi, pour marquer leur opposition aux nouvelles mesures de finances. Leur mot d’ordre a inspiré des citoyens également opposés à la loi de finances. Les manifestations ont été perturbées par des émeutiers. Des jeunes se sont ainsi affrontés avec les forces de l’ordre dès le matin : un bus, un fourgon de police ont été brulés, alors que des affrontements ont éclaté avec les forces de l’ordre, qui ont notamment utilisé des gaz lacrymogènes.

"Nous devrons reporter l’augmentation des taxes sur les prix, et donc risquons de perdre des clients"


Lundi, à Béjaïa, la très grande majorité des commerces sur les grandes artères de la ville sont restés fermés. Nous nous sommes entendus pour ne pas pénaliser les citoyens et assurer un service minimum. Les pharmacies, boulangeries par exemple sont restés ouvertes. La grève a reçu de nombreux témoignages de solidarité. Des jeunes ont manifesté dans la rue, calmement. Ils exprimaient leur rejet de la loi de finances.

Mais en fin de matinée, à plusieurs endroits de la ville, des émeutes ont éclaté. Un fourgon de la police a été renversé, un bus de transport urbain a été pris pour cible et brûlé, un magasin d’électroménager a été pillé. Pour moi, ces scènes de violence, dont les images circulent sur les réseaux sociaux, ne sont pas le fait des habitants de Béjaïa. Nous savons exprimer nos revendications de manière pacifique. C’est une manière de saper notre mouvement.

Bus pris pour cible par des émeutiers à Bejaïa, lundi 2 janvier.

"Comme souvent, c’est en Kabylie que la mobilisation était la plus grande"

Le ras le bol est général. Il n’était donc pas difficile de nous mobiliser. La loi prévoit d’augmenter la Taxe sur la valeur ajoutée de 17 à 19 %, la taxe intérieure sur la consommation pour les tabacs, de réduire les subventions sur les prix des carburants. Nous devrons reporter l’augmentation des taxes sur les prix, et donc risquons de perdre des clients dont le pouvoir d’achat a déjà été fortement affaibli par la dévaluation du dinar algérien (- 40 % par rapport à 2014, NDLR). Qui plus est, selon moi, cette loi a déjà été appliquée par les grossistes avant même qu’elle n’entre en vigueur : j’en veux pour preuve que les prix de nos fournisseurs ont augmenté depuis deux mois.

Pillage du magasin électroménager Condor à Bejaïa, lundi 2 janvier.

Nous nous sommes organisés de notre propre chef, parce que nous estimons que nous ne pouvons plus compter sur l’Union générale des commerçants et artisans algériens (UGCAA), syndicat des commerçants et artisans en Algérie. Toutes les demandes que nous avions formulées auprès de cette instance pour faire entendre notre point de vue n’ont pas été entendues et nous n’attendons plus rien d’instances proches du pouvoir, comme ce syndicat. Il a perdu toute crédibilité à nos yeux. Pour cette grève, nous avons donc organisé une grève générale sur les réseaux sociaux, que l’UGCAA a d’ailleurs condamnée. Nous nous sommes passé le mot, entre collègues. Je ne sais pas qui est à l’origine de l’appel.


Appel à la retenue sur les réseaux sociaux.


Boulenouar El Hadj Tahar, président de l'Union générale des commerçants et des artisans algériens, accuse quant à lui les hommes d’affaires qui font de l’importation de marchandises : "Il y a des gens qui cherchent à exploiter cette grève, explique-t-il à Middle-East Eye. "On sait par exemple que les barons de l’importation veulent faire annuler les licences d’importation [mesure prise au printemps 2016 par le gouvernement pour faire baisser la facture des importations qui contribuent en grande partie à plomber l’économie algérienne]."

Article écrit en collaboration avec
Dorothée Myriam Kellou

Dorothée Myriam Kellou , journaliste rédacteur arabophone