SYRIE

Syrie : ces journalistes revanchards sur les réseaux sociaux

Hosein Mortada à bord de son avion menace insurgés et habitants d'Idlib. Capture d'écran de la vidéo
Hosein Mortada à bord de son avion menace insurgés et habitants d'Idlib. Capture d'écran de la vidéo

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"Alep est à nous ! ", "On arrive à Idleb", "Étouffez-vous avec l’eau que vous avalez"… Ces phrases ne sont pas prononcées par des combattants pro-Assad, mais sur les réseaux sociaux par des journalistes de médias favorables au régime syrien et ses alliés, sur leurs comptes personnels. Mais ce manque de modération et d'indépendance journalistique se retrouve aussi dans l’autre camp.

"Mon chéri, tu ne reviendras ni à Alep, ni ailleurs"

Alors que les forces du régime de Bachar Al-Assad étaient en passe de reprendre le contrôle total d’Alep-est, Rabea Kalawandy, journaliste syrien pour la télévision iranienne Al-Alam, se filme devant un mur tagué d’un graffiti qui dit : "À celle qui a partagé le siège avec moi : je t’aime. 15 décembre 2016". Et dans sa vidéo postée le 23 décembre, le journaliste se moque virulemment : "À celle qui a partagé le siège avec lui, il vous aime". Il éclate de rire et lance : "Et maintenant, où es-tu ? À Idleb", poursuit-il d’un air vainqueur. "Nous l’avons conduit à bord des bus verts, au revoir !", dit-il en référence à l’évacuation par convois de rebelles et de civils en direction de l’ouest, vers la province voisine d’Idleb, dernière place forte de l’opposition armée syrienne.

Rabea Kalawandy à Alep.

Rabea Kalawandy se filme ensuite devant un autre graffiti à Alep, qui dit : "Nous reviendrons mon amour ", phrase tirée d’une chanson de l’artiste libanaise Fairouz. Le journaliste commente : "Mon chéri, tu ne reviendras ni à Alep, ni ailleurs". Et veut mettre en garde : "Nous arrivons à Idleb ".

La vidéo a été très partagée, critiquée ou plébiscitée, sur les réseaux sociaux pour son parti pris. Mais Rabea Kalawandy refuse de remettre en question son manque d’indépendance journalistique. Il promet de continuer son travail ainsi jusqu’à ce que la Syrie soit "purifiée "de toute cette "crasse ", en référence aux rebelles.

"Que vous vous étouffiez avec l'eau que vous avalez" : commentaire du journaliste syrien de la télévision nationale, Shadi Halwi, à Alep.

"Un oiseau qui hantera vos rêves"

Une autre vidéo a été très critiquée, ou applaudie, selon le camp, sur les réseaux sociaux. Celle qui montre le Libanais Hosein Mortada également journaliste de la chaîne iranienne Al-Alam à bord d’un avion d’entraînement militaire L-39 Albatros à l’aéroport internationale d’Alep.

Dans cette vidéo, il adresse un message à Abdullah al-Mohaisany, figure de l’insurrection islamiste, et très actif dans la province d’Idleb. Aux commandes de l’avion, qu’il appelle "oiseau ", il menace ceux à qui l’évacuation par bus et camion à Alep n’aurait pas suffi, d’en finir grâce à cet avion. "Nous arrivons en oiseau", "un oiseau qui hantera vos rêves", annonce-t-il fièrement. "Cet oiseau lâche des choses très belles, comme le Papa Noël à Noël, avec des feux d’artifice, oui c’est bien ça des feux d’artifice, la nuit… ". Une référence implicite aux bombardements de l’aviation syrienne.

Ce n’est pas la première fois qu’Hosein Mortada s’adonne à ce genre de commentaires. La moquerie, la menace et le parti pris font partie de son approche "journalistique ".

 

Hosein Mortada, à bord de son "oiseau"

 

"La propagande n’est pas que le lot de journalistes pro-régime"

Adel Iskandar, professeur à Simon Fraser University à Vancouver et spécialiste des médias au Moyen-Orient, explique :

Que peut-on attendre d’un journaliste de la télévision d’État iranienne ? L’Iran arme le gouvernement syrien ainsi que le Hezbollah, et envoie ses troupes en appui aux forces du régime de Bachar Al-Assad. Mais la propagande et l’appel au meurtre ne sont malheureusement pas que le lot de journalistes pro-régime syrien. La chaîne Al-Jazeera en arabe, par exemple, financée par l’État du Qatar, qui lui-même finance l’armement d’une partie de l’opposition, sacrifie souvent la complexité de la réalité sur l’autel des intérêts qataris.

Du côté de l'opposition, des journalistes rapportent aussi le point de vue des combattants et sont même parfois eux aussi combattants. Le problème, c’est que du côté de l’opposition comme du régime, il y a une incapacité à entendre le point de vue de l’autre et à l’exposer dans toute sa complexité. Une couverture réductrice et intéressée du conflit ne peut que continuer à le nourrir.

"Impossible de ne pas être associé à un camp"

Chaque partie confisque la parole de la population qui se retrouve prise au piège des intérêts des deux parties. Impossible d'être civil et non associé à un camp. Les médias du régime considèrent que tous les Syriens côté opposition sont des mercenaires et des terroristes et pour l’opposition, tous les Syriens sont les soutiens d’un criminel de masse. Cette couverture médiatique biaisée a de graves conséquences : les civils deviennent des cibles militaires légitimes.

"Combattants avec caméra et journalistes"

Pour Iyas, activiste originaire de Saraqeb, réfugié en Belgique, dans l’opposition il faut distinguer les combattants équipés de caméra et les journalistes.

Il y a des journalistes qui couvrent le conflit avec les combattants, mais ils font parfois ce choix, parce que ça les protége. Je ne dis pas qu’ils sont tous libres et rigoureux dans leur travail. Après quarante ans d’oppression des présidents Assad père et fils, où la presse ne pouvait être libre, quels journalistes ont appris leur métier dans les règles de l’art ? Certains ont pu suivre des formations accélérées pour apprendre à rapporter de façon la plus objective possible ce qui se passe, mais pas tous. Par exemple, Hadi Abdullah, journaliste indépendant, a notamment été récompensé pour son travail [Il a reçu le prix Reporter Sans Frontières-TV5 Monde pour la liberté de la presse].

Il y a aussi des journalistes dont je n’apprécie pas le travail. Je pense par exemple à Moussa Al-Omar, qui lors de la bataille d’Alep interviewait des combattants qui préparaient des attaques suicide. Dans son interview, il ne montrait aucune distance avec les propos qu’il recueillait. Ce n’est pas son rôle en tant que journaliste de promouvoir de tels discours. Il est d’ailleurs entré dans une bataille verbale avec Hosein Mortada.

Moussa Al-Omar à Alep pendant la bataille.