MAURICE

L’Île Maurice, le petit paradis souillé par les fumées de fioul lourd

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Une centrale au fioul lourd pollue la capitale Port-Louis, et la décision de l’État de l’agrandir en ajoutant des moteurs préoccupe la population. Des riverains, inquiets pour leur santé et pour l’environnement, sont allés en justice pour tenter de stopper les travaux.

L’Île Maurice, connue pour ses plages paradisiaques et sa nature luxuriante, est le deuxième pays le moins pollué au monde, selon l’OMS. Pourtant, dans la capitale Port-Louis, les habitants craignent de voir la qualité de l’air se détériorer. En cause, une centrale thermique, exploitée par la CEB, fournisseur public d’électricité à Maurice, et fonctionnant au fioul lourd. Cette installation très polluante destinée à produire de l’électricité doit être agrandie.

Vidéo tournée par Ismael Mons, habitant du quartier, et publiée sur la chaîne Youtube de l'association Mouvement civique

"Quand on regarde la ville d’en haut, on voit un épais nuage de fumée noire"

Abdool Farade Nunnoo, président du Mouvement civique de Plaine Lauzun, une association du quartier voisin de la centrale, tente de ralentir l’agrandissement de la centrale et, à terme, d’imposer sa fermeture.

Cette centrale sent mauvais à cause du soufre [élément contenu dans le fioul lourd] et les moteurs font beaucoup de bruit. Les riverains sont très inquiets pour leur santé, ils parlent de problèmes de respiration récurrents, de bronchites et d’asthme. Pour en avoir le cœur net, nous avons mené une enquête et avons remarqué que beaucoup d’habitants étaient malades à cause de cette centrale. Pour ce qui est de l’environnement, on peut voir que presque rien ne pousse autour du bâtiment. Presque tous les soirs, quand on est sur les hauteurs et qu’on regarde la ville d’en haut, on voit un épais nuage de fumée noire, parfois jaune.

Un arbre situé à proximité de la centrale semble recouvert d'un liquide noir et visqueux. Photo publiée par notre Observateur sur la page Facebook de son association.

Les huiles lourdes, un carburant très polluant

La centrale thermique Saint Louis, située à l’entrée de la capitale, est en service depuis 1955. D’abord alimentée en diesel, elle est passée à l’huile lourde - équivalent du fioul lourd - en 1978, dix ans après l’indépendance de l’île. En plus des composés toxiques présents dans tous les produits pétroliers comme le CO2, ce carburant visqueux contient du soufre. Les vapeurs rejetées sont très dangereuses pour la santé et irritantes, et le soufre est un des composants les plus nocifs en ce qui concerne l’effet de serre.

Ce projet va à l’encontre de tous les objectifs de développement durable du pays

Abdool Farade Nunnoo poursuit :

Nous avons déposé plainte auprès de la Cour suprême et du Tribunal de l’environnement pour empêcher l’installation des quatre moteurs supplémentaires, certes plus modernes et moins dangereux, mais qui vont générer une importante quantité de pollution. Ce projet va à l’encontre de tous les objectifs de développement durable du pays, d’autant que nous avons signé la COP21 ! On ajoute de la pollution, on ne règle pas le problème.

Les travaux sont actuellement toujours en cours et devraient s’achever en juillet 2017.

Sans étude épidémiologique sérieuse, pas ou peu de recours

De l'huile stagne à la surface de l'eau d'un ruisseau situé à proximité immédiate de la centrale. Photo publiée sur la page Facebook de l'association de notre Observateur. 

En 2015, le programme des Nations unies pour l’environnement affirmait que le fioul était la principale cause de pollution sur l’île, qu’il soit utilisé pour produire de l’électricité ou chauffer des maisons individuelles. Une étude de l’Organisation mondiale de la santé publiée en 2011 montre que, sur la ville de Port Louis, le point de contrôle le plus proche de la centrale présente des taux de particules fines six fois supérieurs à ceux relevés dans le centre-ville.

Extrait des données de l'Organisation mondiale de la santé sur les concentrations de particules fines à Maurice.

Aucune étude épidémiologique d’envergure n’a cependant été menée concernant les effets de la centrale sur la population environnante.

En 2009, trois étudiants en sciences de l’université de Maurice ont étudié les statistiques de santé du gouvernement et constaté "une augmentation de maladies comme l’asthme et les infections pulmonaires" dans les zones où la qualité de l’air est la moins bonne – notamment à proximité des centrales  thermiques de l’île. "Néanmoins, ce fait doit être étudié plus en détail pour déterminer précisément les causes de ces augmentations", ont-ils ajouté en écho aux inquiétudes de la population.

"Les contestataires n’ont pas de véritable preuve"

Interrogé par France 24, le maire de Port-Louis, Mohammad Oumar Kholeegan, affirme "comprendre" les inquiétudes des riverains et être allé voir les dégâts sur place. Cependant, il explique que "d’après un rapport du ministère de l’Environnement, la centrale ne va ni affecter les gens, ni l’environnement". "Pour faire avancer le dossier, il faut réaliser une enquête aussi professionnelle que celle du ministère. Pour l’instant les contestataires n’ont pas de véritable preuve du danger", affirme-t-il.

La députée de la circonscription concernée, Danielle Selvon, a porté les revendications de l’association devant le Parlement mauricien. Le ministre de l’Énergie lui a rétorqué que la Banque africaine de développement, qui finance à 90 % la rénovation de la centrale, n’avait pas exprimé d’inquiétudes. "Ce qui m’inquiète le plus c’est qu’il n’y a pas de plan d’évacuation en cas d’incendie alors qu’il y a des maisons à une dizaine de mètres de la centrale", a-t-elle confié à France 24 par téléphone. Deux réservoirs de fioul, de 1 000 m3 chacun, doivent être installés. Ils sont par essence hautement inflammables et sont sensés, selon la députée, être situés à au moins un kilomètre de toute habitation.

Une capture d'écran de Google Earth montre que la centrale (en jaune) se trouve à une dizaine de mètres d'habitations individuelles (en bas). 

France 24 a contacté le ministère de l’Énergie mauricien pour solliciter une réaction sur les craintes des riverains. Nous publierons sa réponse si elle nous parvient.

Financée majoritairement par les Etats africains, la Banque africaine de développement a rédigé un long rapport sur la centrale, à contrepied des arguments des activistes. Elle argue que le projet va atténuer les effets nocifs sur l’environnement, sans pour autant les supprimer. "Une fois le projet achevé, les émissions de gaz et les nuisances sonores diminueront pour le bonheur des travailleurs de la zone industrielle, au nombre de 2 000 environ, et des 1 500 habitants du Camp Chapelon ", assure-t-elle.

L’association de notre Observateur a tenté de convaincre la Banque, mais est intervenue trop tard. Une pétition signée par 2.300 personnes a été remise au maire dans l’espoir d’influencer les juges de la Cour suprême. Leur verdict est attendu dans les semaines à venir.