Au Kenya, des centaines d’écolières ne passent pas leurs grandes vacances de décembre en famille, mais… cachées dans les écoles. Elles espèrent ainsi échapper aux cérémonies de mutilations génitales régulièrement pratiquées à cette période de l’année, impliquant essentiellement des excisions. Notre Observatrice est allée à la rencontre d’un professeur qui se mobilise, bénévolement, pour garder les écoles ouvertes.

Dans le Pokot, un comté à l’extrême ouest du Kenya, 85 % des femmes subissent des mutilations génitales. Communément appelées excision, elles recouvrent toutes les interventions incluant l'ablation totale ou partielle des organes sexuels externes – et notamment du capuchon clitoridien – de la femme pour des raisons non médicales.

Une fois excisées, la plupart des filles sont mariées de force et ne retournent plus à l’école. Alors pour les protéger pendant les périodes de vacances, plusieurs professeurs transforment les établissements scolaires en refuge pour jeunes filles fuyant les mutilations.

"Les familles profitent des vacances pour organiser les cérémonies de passage à l’âge adulte : excision et mariage…"

Diana Kendi est une journaliste locale et milite activement contre les mutilations génitales féminines. Elle a pu rencontrer l’un des professeurs qui accueillent les écolières en danger dans son école.

Décembre est la "saison" des mutilations génitales. Ces vacances durent 64 jours de début novembre à fin décembre. Les autres périodes de vacances, en avril et en août, ne durent que deux semaines. Quand les filles rentrent chez elle pendant une période aussi longue, les familles en profitent pour organiser les cérémonies traditionnelles de passage à l’âge adulte, donc excision et mariage…

Donc pendant cette période, certains professeurs se mobilisent pour garder les écoles ouvertes. C’est le cas du directeur de l’école primaire de Nakwijit dans la région Pokot, monsieur Lokelima, que j’ai rencontré ce mois-ci. Il passe bénévolement ces journées de vacances avec les filles, même pendant les fêtes de Noël. Parfois, il organise des activités, d’autres fois les filles s’occupent entre elles pour passer le temps. Au total, j’ai vu une vingtaine de filles dans son école, âgées de 8 à 15 ans.

Des écolières passent leurs vacances dans l'école primaire de Nakwijit dans la région de Pokot pour fuir les mutilations. Photo envoyée par notre Observatrice.

Selon le directeur, elles ne passent que la journée à l’école et rentrent chez elles le soir. Mais d’autres écoles dans la région offrent un hébergement, de même que certaines églises. Il existe aussi des camps, appelés ‘zones sûres’ mis en place par des associations humanitaires pour les filles qui fuient leur famille.

"Le mariage est une source de revenus pour les parents"

L’an dernier, j’avais rencontré une jeune fille de la région qui avait été mariée à un homme en tant que… cinquième femme ! Elle avait pu s’enfuir et trouver refuge à Chepkogh, une école avec internat.

La région du Pokot est vraiment isolée, il est assez difficile de savoir ce qu’il s’y passe. Et c’est pour cela que certains continuent à pratiquer l’excision : ils ont moins de chance de se faire arrêter que dans les zones urbaines. Par ailleurs, il y a beaucoup de villages très pauvres, et l’excision impliquant le mariage, c’est une source de revenus pour les parents. Souvent, les familles ne se préoccupent même pas de savoir si l’homme avec qui ils vont marier leur fille est déjà marié, ou vieux… Ce qui compte, c’est la dot, c’est-à-dire le nombre de chèvres et de vaches qu’il va pouvoir offrir au père de la fille !

"Des associations organisent des rites de passages alternatifs"

Certaines associations humanitaires organisent des "rites de passages alternatifs". Normalement, ce rite, qui permet d'acquérir  le statut de femme, passe par les cérémonies de mutilations génitales. Là, c’est complètement différent. Pendant les vacances, ces associations – ou les églises parfois - invitent les familles et dispensent des cours pour expliquer  les dangers des mutilations génitales.

Du 9 au 13 décembre, l’association Beyond FMG a organisé un de ces rites de passage alternatif dans le village de Samich, en région Pokot. Les écolières ont pu venir avec leurs parents et assister, pendant cinq jours, à des ateliers sur les dangers des mutilations. Puis, une cérémonie finale a été organisée, avec des danses et des défilés.


Selon l’association, cette fête leur permet d’annoncer à la communauté qu’elles sont passées à l’âge adulte. Pour Diana Kindi, c’est l’un des meilleurs moyens afin de lutter contre l’excision :

Pour le moment, protéger les filles dans les écoles est la meilleure solution que nous ayons. Mais il faut aussi organiser plus de séminaires. Je crois que les campagnes de prévention doivent être dirigées à l’endroit où les mutilations commencent : il faut parler aux anciens, leur apprendre les risques. On sait que certains vont peut-être assister aux cours puis, en rentrant chez eux, vont de nouveau pratiquer l’excision : c’est un vrai défi et il faut le relever.

L’excision est officiellement interdite depuis 2011 au Kenya et passible de lourdes amendes. Mais la loi n’est pas toujours appliquée et au total, dans le pays, en 2013, 27 % des femmes de 15 à 49 ans avaient subi une excision, selon les chiffres de l’UNICEF.

Les mutilations sexuelles ne présentent aucun avantage pour la santé – contrairement au discours que peuvent tenir ceux qui les pratiquent. L’utilisation du même instrument non stérilisé pour l’excision de plusieurs filles est également susceptible d’accroître le risque de transmission du VIH. Les opérations, souvent faites à l’aide de lames de rasoir, peuvent causer des hémorragies, des infections, voire la mort. Elles entraînent aussi de graves conséquences physiques et psychologiques tout au long de la vie des femmes.
Article écrit en collaboration avec
Maëva Poulet

Maëva Poulet